
Des enfants courent dans le cadre d’un des programmes de soccer d’Umoja. Crédit photo : Umoja.
Par Erika Ehrenberg à Ottawa, Canada
Dans le quartier de Glenbrook, au sud-ouest de Calgary, des enfants dès l’âge de cinq ans installent des cônes en plastique orange pour délimiter leur terrain. Dans un petit parc – modeste et autrefois sous-utilisé – les jeunes enfants arrivent bientôt.
Dans le quartier, des jeunes leaders appelés « capitaines communautaires » appellent leurs amis pour s’assurer qu’ils viendront jouer au soccer ce jour-là. Un autobus conduit par Salih Ali, qui se trouve être l’ancien capitaine de l’équipe nationale de soccer érythréenne, vient chercher les jeunes joueurs talentueux et les emmène à leurs matchs. Ali est également entraîneur, mentor et modèle, soutenant les jeunes entraîneurs et renforçant sa communauté.
À travers toutes ces différentes étapes – de la mise en place du terrain à l’organisation des amis pour jouer –, les jeunes acquièrent des valeurs importantes : l’honnêteté, le respect, la fiabilité et le travail acharné. Parallèlement, une communauté fondée sur l’inclusion et la contribution se construit.
Telle est la vision de Jean Claude Munyezamu et de son organisation, Umoja Community Mosaic.

Jean Claude Munyezamu (à gauche) s’agenouille derrière un ballon de soccer tandis que Moneer Mehalhel glisse vers le ballon (à droite). Crédit photo : Umoja.
Il y a quinze ans, Jean Claude s’est rendu compte que, dans son quartier de logements sociaux, il ne suffisait pas d’intégrer les jeunes vulnérables — souvent des nouveaux arrivants et des réfugiés — à la communauté, ni de se contenter de les empêcher de faire des bêtises. Ce qui manquait, c’était de donner à ces jeunes la possibilité de développer un sentiment d’appartenance et de leur offrir un moyen de s’investir.
Heureusement, Jean Claude connaissait par expérience le pouvoir du soccer pour rassembler les gens et créer un sentiment d’appartenance.
Enfant, alors qu’il vivait à Kigali, au Rwanda, il avait appris à fabriquer des ballons de soccer à partir de sacs de plastique. « Le ballon de soccer m’a permis de m’intégrer et de me faire des amis », se souvient-il. Lorsqu’il a quitté le Rwanda en tant que réfugié en 1993, il a fini par arriver au camp de réfugiés de Kakuma, au Kenya. Même s’il était effrayant de se retrouver dans un camp où presque personne ne parlait sa langue et où la communication semblait impossible, il a su voir une opportunité au milieu de l’adversité.
« Il y avait du plastique partout — des emballages provenant des livraisons d’aide humanitaire — et cela m’a rappelé ma propre enfance à Kigali, où je fabriquais des ballons de soccer à partir de sacs en plastique. J’ai commencé à fabriquer des ballons, et les enfants se sont vite rassemblés autour de moi. Nous n’avions pas besoin de mots ; nous comprenions tous le soccer. »
« Je ne parlais pas leur langue, ils ne parlaient pas la mienne, mais nous avons fini par nous comprendre. J’ai senti que c’était ainsi que j’avais créé ce sentiment d’appartenance… Je ne pouvais pas parler, mais j’avais l’impression d’être compris… Nous n’avions pas besoin de mots ; nous comprenions tous le soccer. »
– Jean Claude Munyezamu
Jean Claude est arrivé au Canada en février 1998 ; il s’est d’abord installé à Montréal, puis à Calgary deux mois plus tard. « Je n’aurais jamais pensé venir au Canada. C’est le pays qui m’a accueilli », se souvient-il. « Ce pays m’a accepté… C’est à moi de choisir d’y apporter ma contribution et d’y trouver ma place. »
Dans son quartier de Glenbrook, il a constaté les similitudes entre la vie dans les camps de réfugiés et celle dans les logements sociaux — des communautés dotées de force et de potentiel, mais souvent perturbées par l’exclusion et le manque d’opportunités.
Jean Claude a lancé « Saturday Soccer », un programme de soccer communautaire destiné aux jeunes de Calgary, qui s’est officialisé sous le nom de « Soccer Without Boundaries » en 2009. Le programme a débuté dans un petit parc de Glenbrook, où les enfants apprenaient non seulement à jouer, mais aussi à prendre des responsabilités en aménageant leur propre terrain. « L’objectif est de les rattraper avant qu’ils ne tombent », explique-t-il, « nous évoluons toujours avec eux et essayons de les rencontrer là où ils en sont. »
Au fil d’une décennie, grâce à l’approche de Jean Claude consistant à montrer l’exemple et à son dévouement au mentorat, les partenariats avec les écoles et les associations communautaires se sont développés, et les enfants ont été orientés vers des clubs de compétition. En 2020, Soccer Without Boundaries s’est élargi pour faire partie d’une organisation communautaire plus vaste et d’un mouvement de quartier appelé Umoja Community Mosaic.
Aujourd’hui, « Soccer Without Boundaries » reste le programme phare de l’organisation Umoja. Il compte 800 participants et 85 bénévoles issus de 52 pays, et est en grande partie géré par d’anciens participants, des personnes qui connaissent ce parcours par expérience. Outre le soccer récréatif, le soccer de compétition, les équipes U23 et masculines, « Soccer Without Boundaries » propose aux joueurs de son réseau un programme de développement du leadership axé sur le service.
« Nous investissons en eux, puis ils reviennent en tant que mentors », explique fièrement Jean Claude. « Presque 100 % de nos entraîneurs sont des jeunes qui ont grandi au sein du programme… Les jeunes qui nous rejoignent ne partent jamais. »
Presque tout le personnel du camp — environ 85 jeunes — est issu du programme lui-même. Il décrit Soccer Without Boundaries comme un mouvement où les joueurs viennent participer, faire du bénévolat et, pour beaucoup, décrocher leur premier emploi en tant qu’entraîneurs. Jean Claude croit en l’autonomisation des jeunes les plus proches de leurs propres enjeux sociaux, car le succès survient lorsque « ce sont les personnes les plus proches du problème qui sont chargées de le résoudre ».

Deux équipes s’affrontent lors du tournoi de soccer d’Umoja, qui se déroule à la fin des camps de soccer d’été. Crédit photo : Umoja.
« L’objectif n’était pas de dénicher des talents, mais de créer un sentiment d’appartenance », explique Jean Claude, en précisant que des joueurs de compétition de Soccer Without Boundaries ont été invités à passer des essais dans des clubs professionnels, notamment des équipes de la Premier League comme West Ham United.
Pourtant, chez Umoja, on mesure le succès autrement. « Si tu ne sais pas jouer, on trouve un moyen pour que tu puisses apporter ta contribution », dit-il. « C’est très, très inclusif. Viens jouer, et si tu n’es pas doué pour le jeu, je trouverai quelque chose pour lequel tu es doué. »
Que ce soit dans le programme récréatif ou dans la filière compétitive, Jean Claude veille à ce qu’il y ait une place pour tout le monde dans le soccer.
« L’objectif n’était pas de dénicher des talents, mais de créer un sentiment d’appartenance. »
– Jean Claude Munyezamu
Pour les jeunes réfugiés en particulier, Soccer Without Boundaries offre une occasion de développer leurs compétences sociales et linguistiques.
« Certains jeunes arrivent sans parler un mot d’anglais », explique Jean-Claude. « Trouver un moyen de les intégrer aux autres enfants s’est avéré très bénéfique. Le soccer devient le langage commun. »
Avec des enfants provenant de plus de 30 pays différents sur le même terrain, le jeu devient un moyen de communication commun. Grâce au jeu, les jeunes développent des liens d’amitié, de la confiance en soi, des qualités de leadership et des compétences en résolution de conflits.
Sa philosophie est simple : « Mon objectif, c’est que cet enfant revienne demain. » Il enseigne le travail d’équipe par analogie : « Il y a un Ronaldo, il y a un Messi et il y a tous les autres. Ils s’entraînent ensemble, mais ils ont des compétences différentes. » Et lorsque le match de soccer devient rude, il rappelle aux joueurs : « Nous [sommes] Umoja. Nous allons rester fidèles à nos valeurs. Continuez à être vous-mêmes. »
La vision de Jean Claude dépasse les frontières de Calgary. Ces dernières années, il a voyagé à l’étranger pour soutenir de petites initiatives communautaires : apporter de l’eau aux écoles, fournir des maillots et des ballons de soccer, et encourager les programmes de soccer dirigés par des jeunes. Il espère que la culture qu’il a créée chez Soccer Without Boundaries et Umoja donnera à d’autres personnes à travers le monde les moyens de se lancer elles-mêmes.
« Je dis aux réfugiés partout dans le monde : vous avez quelque chose à apporter à votre communauté. J’ai commencé avec un ballon de soccer dans un quartier pour résoudre un simple problème qui existait dans la communauté, puis ça a fait boule de neige. Peu importe ce que vous pouvez apporter, c’est comme ça que vous trouverez votre place. »
Avec la Coupe du monde de la FIFA qui se déroulera en partie au Canada, Jean-Claude y voit un moment d’une grande importance.
« L’arrivée de la Coupe du monde au Canada est bien plus qu’un simple événement sportif », dit-il. « Dans une grande partie du monde, le soccer fait partie intégrante de la culture. Accueillir la Coupe du monde créera des opportunités durables pour les jeunes et les communautés, et c’est une immense fierté pour le Canada. »
Pour les jeunes d’Umoja, ajoute-t-il, « c’est une célébration de l’appartenance. Ils verront leurs héros jouer ici même, dans leur propre pays. C’est quelque chose que je n’aurais jamais pu imaginer quand j’étais enfant à Kigali — ou dans un camp de réfugiés. Cela leur dit : “Vous avez votre place ici.” »
