
Pamella se tient à l’extérieur, sous un arbre, avec une pancarte défendant les droits des femmes et des jeunes filles. © Pamella Mubeza
Quand Pamella parle de chez elle, sa voix porte à la fois la douleur de l’exil et la résilience de celle qui a survécu. Originaire du Burundi, Pamella n’aurait jamais imaginé que défendre les droits des femmes pourrait lui coûter autant — mais c’est pourtant ce qui s’est presque produit.
Par Zeba Tasci à Ottawa, Canada
« Là d’où je viens, les femmes n’ont pas le droit de décider de leur propre corps. Il n’y a aucun droit sexuel ou reproductif. Si une femme est battue, la première question qu’on lui pose, c’est : qu’est-ce que tu as fait pour mériter cela ? », se souvient Pamella. « Prendre la parole contre cette réalité, c’est mettre sa vie en danger. »
Bien qu’elle ne se soit jamais considérée comme une activiste politique, le simple fait de défendre l’égalité des sexes a fait d’elle une cible. « À l’époque, le simple fait de s’exprimer, de poser des questions, était considéré comme un acte de contestation. Les gens étaient emprisonnés. Des gens disparaissaient. J’ai dû fuir pour sauver ma vie ».
Elle a laissé derrière elle deux jeunes enfants, tous deux âgés de moins de quatre ans. Le plus jeune n’avait qu’un peu plus d’un an. « Cela m’a brisé le cœur de les quitter », dit-elle, les larmes aux yeux. « Lorsque nous nous sommes retrouvés, ils m’ont demandé pourquoi je les avais laissés. Je leur ai dit que c’était comme dans un avion : il faut d’abord mettre son masque à oxygène avant d’aider les autres. Je suis partie pour survivre, pour pouvoir me battre pour eux, pour que nous puissions tous vivre ».
Trouver un refuge au Canada
À son arrivée au Canada comme réfugiée, tout était étranger — surtout le climat. « Au Burundi, quand le soleil brille, il fait chaud. Ici, le soleil peut briller et il fait quand même un froid glacial », dit-elle en riant.
Mais ce qui l’a le plus bouleversée était plus profond. « Au Burundi, si tu es blessée, on te demande ce que tu as fait pour le mériter. Ici, on te demande : Est-ce que tu vas bien? Si on doit appeler la police. On te rappelle que tu as des droits. Que tu es une personne à part entière. »
Arrivée au Canada avec presque rien, elle s’est vite retrouvée confrontée au coût exorbitant du logement. « Un mois de loyer au Canada correspond à trois ou quatre mois de salaire chez moi. C’était très difficile. » Un tournant dans sa vie s’est produit en 2016, lorsqu’une rencontre fortuite dans un magasin lui a fait entendre parler de Carty House, une maison de transition pour femmes réfugiées. Curieuse, elle a contacté l’organisme — et sa vie a changé.
« Carty House a été le premier endroit au Canada où je me suis sentie chez moi. »
– Pamella
« On arrive avec rien, mentalement on porte des traumatismes, on essaie de s’adapter à une nouvelle réalité. On a laissé ses enfants, son pays. On est seule. Et puis, quelqu’un vous ouvre la porte. » Elle y a vécu près de deux ans. « On était des femmes venues du monde entier, certaines ne parlaient que l’anglais, d’autres le français, d’autres ni l’un ni l’autre. Mais on était dans le même bateau. On riait ensemble, on pleurait ensemble. C’était profondément réparateur d’avoir une communauté qui comprenaient réellement ce que tu traversais, surtout en tant que femme. »
Bien plus qu’un toit
Carty House offre bien plus qu’un lit : elle aide à reconstruire des vies. C’est la seule maison d’accueil exclusivement dédiée aux femmes réfugiées dans la région d’Ottawa. Elle offre un espace sécuritaire, du soutien, et une véritable communauté d’accueil. À son arrivée, les diplômes de Pamella n’étaient pas reconnus — elle a donc repris ses études et a fini par obtenir une maîtrise en études des conflits et reconnaît que le soutien de Carty House l’a aidée à franchir ce pas.
« Ils aidaient pour tout : aller à l’hôpital, apprendre à conduire, t’accompagner au tribunal. Même pour les vêtements. Avec Dress for Success, ils m’ont aidée à trouver des tenues pour les entretiens et le travail. Ça peut paraître anodin, mais quand on arrive avec rien, ça a une grande signification. »
Mais plus encore, elle y a trouvé une famille.
« On pouvait cuisiner nos plats, se faire les ongles, parler, pleurer. Les femmes qui y travaillaient — elles t’écoutaient. Elles portent tant, mais ne te font jamais sentir comme un fardeau. Elles te laissent traverser tes émotions pour redevenir toi-même. »
– Pamella

Grâce au soutien de Carty House, Pamella a pu étudier à l’Université Saint-Paul et obtenir une maîtrise en études des conflits. © Pamella Mubeza
Redonner, s’enraciner
Aujourd’hui, Pamella redonne au suivant en faisant du bénévolat à Carty House, où elle se voit comme une ambassadrice pour les nouvelles arrivantes. L’une de ses amies les plus proches, Marilyn Hanley, est une bénévole qu’elle a rencontrée pendant son séjour — un lien indéfectible. « Elle était bénévole à l’époque. Aujourd’hui, elle fait partie de ma vie. »
Elle compare son parcours à celui d’un arbre déraciné. « Quand un arbre est déraciné, il n’a que deux choix : mourir, ou être replanté et devenir plus fort. On ne sait jamais ce qui va arriver, c’est un pari. Même si on survit, on perd toutes ses feuilles. Mais avec le temps, de nouveaux bourgeons poussent. Une nouvelle vie commence. » Ses enfants l’ont enfin rejointe au Canada.
Ensemble, ils ont peu à peu reconstruit leur vie. Elle vit désormais dans son propre logement, a quitté Carty House, et travaille au sein du gouvernement fédéral, où elle met à profit son vécu pour accompagner d’autres personnes en situation similaire.
Un lieu pour guérir, un chemin vers le changement
Pamella est passionnée par la défense des femmes réfugiées, en particulier celles qui sont touchées par un conflit. « Les femmes sont doublement, voire triplement, victimes de la guerre », explique-t-elle. « Pendant les conflits, les femmes sont traitées comme des objets – elles sont prises comme butin de guerre. Nous sommes violées, battues, et le pire, c’est que nous sommes souvent exclues des pourparlers de paix. Avoir un espace pour venir, guérir et se reconstruire, c’est une bénédiction ». Elle marque une pause, sa voix est posée, mais chargée d’émotion. « Sans Carty House, je ne sais pas où je serais. Je ne sais même pas qui je serais devenue. » Pamella continue de s’engager activement dans sa communauté, travaillant chaque jour à améliorer la vie de celles et ceux qui l’entourent. Son histoire est celle de la force, de la perte, de la guérison — et surtout, de l’espoir.
Son parcours est un parcours marqué par le courage et à la solidarité d’une communauté, Pamella n’a pas seulement survécu — elle a permis à d’autres de s’épanouir sur cette même terre qui, autrefois, lui était étrangère.
