Rose*, une réfugiée sud-soudanaise (en rose), trouve un peu de réconfort dans les bras de Kiden, une autre réfugiée vivant dans le site de Bidibidi, en Ouganda. Rose a été prise en charge psychologiquement depuis juillet 2019, lorsqu’elle a tenté de mettre fin à ses jours. *Noms modifiés pour des raisons de protection. © HCR/Rocco Nuri

Des initiatives de santé mentale offrent un espace aux réfugiés – et à ceux qui les accueillent –pour surmonter la souffrance et l’isolement et prévenir de nouveaux décès.

Par Rocco Nuri au camp de Bidibidi, Ouganda


Quand le psychologue l’invite à choisir sur une échelle à pictogrammes le visage qui illustre le mieux son état intérieur, Rose* hésite, se mord la lèvre et montre du doigt un visage aux yeux ouverts, la bouche fermée et sans expression.


Rose ne se sent ni heureuse, ni triste, ce qui constitue en soi une amélioration.

Veuve et mère de cinq enfants, elle a fui le conflit au Soudan du Sud où elle a été témoin de l’assassinat de son mari avant de rejoindre ce site de réfugiés en Ouganda où vivent 230 000 personnes.

Durant les derniers mois, elle a participé à des groupes de soutien psychologique après que son fils de 10 ans l’eut sauvée d’une tentative de suicide.

Le visage ruisselant de larmes, Rose n’était pourtant pas gênée.

« J’ai conscience de ne pas être heureuse dans ma vie, mais au moins maintenant, je sais qu’il n’y a pas de honte à me sentir comme ça », dit Rose, 33 ans.

Le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, a constaté que le nombre de suicides et de tentatives de suicide chez les réfugiés sud-soudanais dans les sites en Ouganda a plus que doublé en 2019 par rapport à l’année précédente. L’année a été marquée par 97 tentatives de suicide, dont 19 ont abouti.

Bien que le suicide soit également fréquent dans la population générale du nord de l’Ouganda, son augmentation chez les réfugiés vivant dans des sites tels que Bidibidi illustre un problème croissant : le besoin impérieux de services de santé mentale pour les personnes qui ont fui les crises, perdu leurs réseaux de soutien et peinent à gagner leur vie dans leur pays d’asile.

Plus de 2 millions de Sud-Soudanais, pour la plupart des femmes et des enfants, ont fui leur patrie pour échapper au conflit brutal qui oppose les forces gouvernementales et les partis d’opposition. Ils sont 40% à vivre en Ouganda. Nombre d’entre eux ont été témoins ou victimes d’attaques, d’abus sexuels et de tortures, chez eux ou durant leur fuite.

Rose*, une réfugiée sud-soudanaise, avec son fils de 10 ans dans le site de Bidibidi, en Ouganda. Le jour de juillet 2019 où elle a tenté d’en finir avec la vie, c’est lui qui l’a trouvée. © HCR/Rocco Nuri

Selon une évaluation conjointe réalisée en 2018 par le HCR et des organisations partenaires, 19% des ménages de réfugiés dans le nord de l’Ouganda ont signalé qu’au moins un membre de leur famille était en détresse psychologique ou vivait dans la peur.

Moins de la moitié des répondants a indiqué que la personne concernée avait accès à des services psychosociaux, tels que des consultations individuelles, des thérapies de groupe ou de la méditation.

Rares sont les programmes de prévention du suicide tels que celui auquel Rose participe, qui est dispensé par une organisation non gouvernementale locale, l’Organisation psychosociale transculturelle (TPO), avec le soutien du HCR. L’an dernier, cette organisation a pu venir en aide à 9000 personnes — des réfugiés du site de réfugiés de Bidibidi et des Ougandais vivant dans les environs — auxquelles elle a apporté un soutien psychologique pour leur apprendre à mieux gérer leurs pensées négatives, participer à des activités sociales et savoir demander de l’aide.

L’organisation a également mené des programmes destinés à éliminer les préjugés liés aux problèmes de santé mentale, formé des prestataires de santé et affecté des psychologues en milieu communautaire.

« Ils ont connu des décennies de guerres brutales. »

Le HCR et ses partenaires n’ont réuni que 40% des 927 millions de dollars nécessaires pour venir en aide aux réfugiés et aux communautés hôtes en Ouganda en 2019. Compte tenu de ce financement limité, TPO et les autres prestataires de services de santé mentale et de soutien psychosocial n’ont pu toucher que 29% des réfugiés sud-soudanais qui ont besoin de leur aide et une proportion encore plus faible de locaux.

Les perspectives de financement pour 2020 ne sont guère prometteuses et il sera impossible de soutenir des programmes de santé mentale efficaces, ou même d’identifier les personnes vulnérables, si les gouvernements, le secteur privé et les autres donateurs n’augmentent pas leur aide financière.

Un récent point de presse du HCR sur la question a révélé que l’augmentation des suicides est principalement due aux incidents de violences sexuelles et sexistes, aux événements traumatisants survenus avant la fuite du pays d’origine comme après l’arrivée dans un site de réfugiés, à l’extrême pauvreté et au manque d’accès réel à l’éducation et à l’emploi.

5e21efc51

Rose*, une réfugiée sud-soudanaise, évalue son état intérieur sur une échelle à pictogrammes durant une consultation de soutien psychosocial au camp de réfugiés de Bidibidi, Ouganda. © HCR/Rocco Nuri

5e21efc04

Rose*, une réfugiée sud-soudanaise de 33 ans, assise devant l’abri qu’elle occupe au site de réfugiés de Bidibidi, Ouganda. Elle a été prise en charge psychologiquement depuis juillet 2019, lorsqu’elle a essayé d’attenter à ses jours. © HCR/Rocco Nuri

5e21efc92

Réfugié sud-soudanais et père de cinq enfants, Adam* est assis devant l’abri qu’il occupe au site de réfugiés de Bidibidi, en Ouganda. Sa femme Mary* a été diagnostiquée bipolaire en 2012 et s’est plus tard suicidée en exil. © HCR/Rocco Nuri

5e21efcb2

L’Organisation psychosociale transculturelle, une ONG partenaire du HCR, lors d’une séance de conseil psychologique destinée à un groupe de réfugiées sud-soudanaises présentant des idées suicidaires au camp de Bidibidi, Ouganda. © HCR/Rocco Nuri

Le fait de ne connaître quasiment personne dans leurs nouveaux pays contribue au sentiment d’isolement et d’impuissance ressenti par les réfugiés.

Adam*, 42 ans et père de cinq enfants, a raconté aux équipes du HCR que sa femme Mary* a été diagnostiquée comme souffrant de troubles bipolaires en 2012 à Yei, la ville où ils habitaient au Soudan du Sud.

L’état de Mary s’est aggravé après leur arrivée au site de Bidibidi, en septembre 2016. Par une belle journée de juin, Mary a dit à Adam qu’elle allait voir son frère, mais elle n’y est jamais arrivée.

Le jour suivant, un voisin l’a retrouvée pendue à un manguier.

« Ma femme n’a pas pu accepter de ne plus être capable de cuisiner, de s’occuper du potager et de nettoyer la cour. Elle ne supportait pas sa fatigue permanente », explique Adam.

« Elle n’avait aucun ami ici avec qui elle aurait pu partager ses sentiments et ses inquiétudes. Nos voisins ne voulaient rien avoir avec nous à cause du problème de santé mentale de ma femme. Je pense que c’est ça qui l’a brisée intérieurement. »

Il y a également des cas de pathologies mentales dans les communautés hôtes.

Selon une étude conjointe réalisée en 2018, 27% des ménages du nord de l’Ouganda auraient rapporté qu’au moins un membre de leur famille était en détresse psychologique.

« Ils ont beaucoup en commun avec les réfugiés du Soudan du Sud », dit Charles Olaro, directeur des services curatifs au Ministère de la Santé de l’Ouganda.

« Ils ont eux aussi connu des décennies de guerres brutales, des déplacements multiples, des épidémies, la privation et des générations de traumatismes non traités. »

Lire aussi :

Une campagne pour réduire le nombre de suicides liés à la guerre au Soudan du Sud

Des millions de personnes dans l’est de l’Ukraine subissent les blessures invisibles de la guerre

Le projet phare mené par des jeunes Rohingyas en faveur de la santé mentale

Dans la ville de Yumbe, à une trentaine de kilomètres à l’ouest du site de Bidibidi, plusieurs Ougandais ont récemment attenté à leurs jours, dont Andrew*, un jeune homme de 16 ans. Après l’école, ce jeune passionné de football aidait sa mère à vendre des sabots de vache et faisait de petits travaux pour gagner de l’argent de poche. Il est décédé en octobre.

Le père d’Andrew avait abandonné la famille et sa mère avait à peine de quoi les faire vivre. Lucy dit qu’il y a eu des suicides dans sa famille, mais persiste à croire que c’est la sorcellerie qui a tué son fils.

« Il n’y a pas d’autre explication », dit-elle.

« Les voisins lui ont jeté un sort parce qu’ils m’enviaient d’avoir un garçon qui pouvait s’occuper de la maison et gagner son propre argent. »

Rose, Adam, Lucy et leurs enfants reçoivent un soutien psychosocial régulier de la part de TPO, en consultation individuelle comme en groupe. Ils peuvent partager leur histoire et nouer des amitiés.

« L’aide psychosociale m’a permis de retrouver l’espoir et d’apprendre à m’aimer », confie Rose.

*Noms modifiés à la demande des personnes interrogées

Sur le même sujet : Les techniques de « développement personnel guidé » peuvent-elles enclencher le processus de guérison lors des crises humanitaires ? La récente étude réalisée par l’Organisation mondiale de la Santé et l’Université Johns Hopkins, avec le soutien du HCR et d’autres partenaires, offre de l’espoir, mais d’autres recherches s’imposent. « Ce type d’interventions pourrait être rapidement développé dans les situations d’urgence pour toucher un grand nombre de personnes dans le besoin, mais il faudrait les compléter par des interventions plus poussées dans le cas des personnes très atteintes », précise Peter Ventevogel, responsable principal de la santé mentale au HCR.

Publie par le HCR, le 24 janvier 2020

Pin It on Pinterest

X