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Pourquoi des milliers d’enfants de l’Amérique centrale sont-ils forcés de fuir ?

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Par Jean-Nicolas Beuze, Représentant du HCR au Canada

L’automne dernier, j’ai voyagé au Honduras où j’ai rencontré des enfants hébergés dans un centre d’accueil financé par le HCR. Voulant rompre la glace, je leur ai posé une question que l’on aurait pu poser à n’importe quel adolescent : « Qu’est-ce que vous rêvez de devenir quand vous serez grands ? » Étonnamment, plusieurs ont répondu qu’ils « voulaient devenir médecins légistes ». J’ai automatiquement pensé que leur réponse était sans doute influencée par les séries télévisées comme CSI (Crime Scene Investigation) ou Bones, mais je me suis rapidement rendu compte de mon erreur lorsqu’une fille de 17 ans, Charleston*a commencé à parler.

Charleston a révélé que toute sa vie avait été marquée par la mort violente d’êtres chers. À l’âge de deux ans, elle perdait son père aux mains de bandes criminelles opérant dans son quartier pauvre ; dix ans plus tard, c’était son grand frère qui se faisait assassiner.

Elle ne sait pas trop ce qui est à l’origine de ces assassinats ; ce qu’elle sait, par contre, c’est qu’à 14 ans, elle était devenue « l’objet sexuel » d’un gang, ses propres mots pour décrire son viol. Il n’a donc pas fallu longtemps pour qu’elle se retrouve enceinte. Après l’accouchement, elle n’eut qu’un bref moment pour donner un nom à son nouveau petit garçon avant qu’il ne soit emporté pour être placé dans un orphelinat. Pour survivre au traumatisme causé par la séparation et les abus sexuels répétés, elle s’est mise à inhaler de la colle et à parcourir toute l’Amérique centrale en quête de sécurité.

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Désespérée, Charleston a cru pouvoir s’enfuir vers les États-Unis où vivaient sa tante et son oncle. « Qu’est-ce qui t’a poussée à abandonner la rue et à échapper au gang ? », lui ai-je demandé. Encore une fois, sa réponse avait un lien avec la mort. Elle m’a parlé de la mort récente de deux de ses plus proches amis : l’un avait été tué pour de l’argent et l’autre, parce qu’il avait franchi une limite invisible entre des territoires contrôlés par deux gangs criminels différents de son quartier. C’est à cet instant que Charleston a réalisé qu’elle était peut-être vouée au même sort que ses deux amis.

Elle a alors commencé à voyager à travers l’Amérique centrale. Elle m’a raconté comment elle était contente d’avoir pu échapper à la violence et a même avoué avoir aimé le voyage ; c’était pour elle une pause de l’angoisse journalière qu’elle connaissait.

Malheureusement, elle n’a pas réussi à se rendre bien loin : arrêtée par un gang au Mexique, elle a été forcée de retourner au Honduras où les abus sexuels, les menaces de la part du gang qu’elle avait essayé de fuir, l’inhalation de la colle sont redevenus son lot quotidien.

En 2016, le HCR estimait que, en raison des menaces de violence, d’intimidation et d’extorsion de la part des gangs locaux ou de leurs membres, appelés pandilleros, 146 000 réfugiés et demandeurs d’asile, tous venant du Guatemala, du Salvador et du Honduras (formant ensemble le nord de l’Amérique centrale ou NAC) avaient été contraints de fuir vers les pays voisins – un nombre qui a septuplé en l’espace de quatre ans. Rien qu’aux États-Unis, des dizaines de milliers d’enfants sont arrivés non accompagnés.

Je ne sais pas si Charleston réalisera son rêve de devenir médecin légiste, mais ce dont je suis persuadé, c’est qu’un jour, elle se retrouvera à nouveau dans les rues. Contrairement à de nombreux migrants qui fuient vers le rêve américain qu’on leur décrit à la télévision, Charleston fuira parce que, comme elle l’a si honnêtement admis, elle est constamment à la merci du gang qui « abuse » d’elle.

Nous sommes maintenant en plein milieu de l’hiver, à une époque où les vacanciers et retraités canadiens fuient le froid pour aller passer des vacances bien méritées au chaud et sous le soleil mexicain. Ils ne réalisent peut-être pas la détresse de milliers d’enfants qui fuient l’Amérique centrale, cherchant refuge au Mexique et dans les pays avoisinants. C’est une crise qui est presque invisible.

Le HCR travaille au Honduras, au Guatemala, au Salvador et au Mexique, et s’est engagé à fournir à ces enfants le soutien médical et psychologique dont ils ont besoin, à leur permettre de retourner à l’école, mais le plus important, à les aider à se forger l’avenir qu’ils méritent. Il faut que le monde entier prenne conscience de cette tragédie ; aucun enfant ne devrait se sentir obligé de fuir à cause de la violence.

*Le nom de Charleston a été changé pour protéger son identité.