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Voir le monde avec les yeux d’un réfugié

Le fait d’être aveugle au sens de la loi n’a pas empêché un jeune réfugié syrien de se bâtir une nouvelle vie au Canada.

Pour un jeune homme qui n’a que 22 ans, Hany Al Moulia a fait face à plus d’une vie de défis.

Il est aveugle au sens de la loi, mais est tout de même un photographe accompli. Il a perdu sa demeure, ses amis et son éducation, mais a réussi à réaliser ses rêves pendant trois longues années dans un camp de réfugiés au Liban.

Il vit maintenant à Regina, en Saskatchewan, depuis seulement neuf mois, mais il vient déjà en aide à d’autres réfugiés.

Hany est l’aîné de six enfants : son frère cadet, Ashraf, est né le 15 mars 2011, soit le jour du début du conflit syrien. Quelques semaines plus tard, la violence a ébranlé leur quartier paisible de Homs, la troisième plus grande ville de Syrie, autrefois florissante. Des bombes sont tombées et des obus ont explosé, puis sa famille composée de huit personnes s’est blotti dans une pièce, mangeant et dormant ensemble.

Ashraf, 3 ans, et son frère Hany, photographiés devant l’abri de leur famille dans un camp informel sous tente dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le 12 mars 2014

« Ce n’était plus sécuritaire d’aller à l’école à pied. Nous ne savions jamais quand des bombes tomberaient ou des balles seraient tirées en notre direction. Personne ne sait qui a raison et ce qui ne va pas. Il n’y a plus de lois en Syrie. »

Un an et demi s’est écoulé depuis et la famille de Hany a essayé de garder un sentiment de retour à la normalité. Jusqu’alors, il vivait la vie d’un adolescent de classe moyenne vivant dans un quartier entouré de plus de 200 membres de sa famille. Hany était rappeur, écrivain, poète et rêveur. En 9e année, il a appris l’anglais en écrivant des chansons pour lesquelles il créait des vidéoclips qu’il mettait en ligne et en lisant des romans de Dan Brown. Brillant et articulé, il voulait aller à l’université et devenir ingénieur en communications.

« Il n’y a plus de lois en Syrie. »

Malgré les bombardements, Hany était déterminé à obtenir son diplôme d’études secondaires et il l’a obtenu tout en affichant d’excellentes notes. Toutefois, il savait qu’il y avait de bonnes chances qu’il soit enrôlé dans l’armée, et ce, malgré sa déficience visuelle. Puis, ses cousins ont été assassinés dans leur demeure. Le temps était venu de fuir le pays.

Gagner en sécurité, mais perdre espoir

Hany s’est d’abord enfui, puis le reste de sa famille l’a suivi un mois plus tard. Ils ont payé un chauffeur de taxi pour qu’il les fasse passer en toute sécurité les divers points de contrôle, sans poser de questions, jusqu’à leur destination qui était un camp de réfugiés informel dans la plaine de la Bekaa, au Liban. Ce que Hany possédait de plus important se trouvait dans son sac : son diplôme d’études secondaires et ses relevés de notes.

« Ces documents constituaient ma vie et mon avenir. J’ai tout laissé derrière moi en Syrie, mais pas ces documents », souligne-t-il dans une série Web de l’UNHCR qui documente sa vie de trois ans dans ce camp de réfugiés temporaire.

Hany devant son abri avec son diplôme d’études secondaires dans un camp sous tente dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le 12 mars 2014.

La famille Al Moulia a loué un terrain dans le camp et a commencé à vivre dans leur abri artisanal d’une pièce. D’autres membres de la famille élargie se trouvaient à proximité. Au début, ils pensaient qu’ils ne seraient là que temporairement, mais ils ont vite compris qu’il n’y avait pas moyen de rentrer chez eux. Ils ont fini par accepter le fait qu’ils étaient réfugiés. Après avoir connu une vie bien remplie d’amis, d’activités et de travail scolaire, la situation était très différente et Hany est devenu déprimé et apathique. « Ce n’est pas la vie sous une tente qui m’emprisonne. Je ne m’inquiète pas de la faim ni du froid. J’ai le sentiment d’être prisonnier à l’intérieur de mon corps, c’est ce qui m’inquiète. »

Hany a ensuite reçu un appel de l’UNHCR qui l’invitait à un atelier de photographie et d’écriture d’une durée de deux semaines. Brendan Bannon, un photojournaliste new-yorkais, a donné le cours intitulé « Voyez-vous ce que je vois? ». Hany, qui aimait déjà la photographie, avait pris des photos en Syrie avec son téléphone cellulaire. Son nystagmus (une déficience visuelle signifiant qu’il est aveugle au sens de la loi) signifie que Hany ne peut voir que les choses qui sont extrêmement près de lui, mais il demeure un photographe talentueux malgré sa déficience.

Hany qui utilise son appareil photo au Liban. © UNHCR/Hany Al Moulia

Un nouveau regard sur la vie

Les photos de Hany dans leur camp sont émouvantes et les légendes qui les accompagnent jettent un regard sur la vie selon son point de vue. « Je pense qu’en photographie, il faut d’abord prendre la photo dans sa tête », mentionne-t-il. Il considère son appareil photo comme étant une prolongation de son corps et de son esprit, de sorte que la prise de photo devient bien plus complexe qu’une simple question de réglages et de pression sur l’obturateur.

Après avoir retrouvé le feu sacré et sa passion, Hany a appris que certains de ses amis qui avaient également fui la Syrie commençaient maintenant leurs études universitaires dans des pays comme l’Allemagne et la Suède. Hany a donc demandé l’asile. Un an plus tard, le Canada a téléphoné pour offrir à la famille Al Moulia la possibilité de se réinstaller à Regina dans le cadre du programme gouvernemental de parrainage des réfugiés.

« Nous n’avions choisi aucun pays en particulier », dit Hany. « Il n’y avait que le Canada qui recevait de nouveaux dossiers à l’époque. J’étais si heureux que le Canada nous choisisse. Je ne choisirais aucun autre pays que le Canada. C’était une très bonne option pour nous, surtout parce que je parlais anglais. » Hany pense également que son problème oculaire a joué un rôle dans l’acceptation de sa famille au Canada, en raison du fait que le Canada accorde la priorité aux réfugiés ayant certains besoins médicaux.

Hany a immédiatement commencé à en apprendre davantage sur le Canada. « J’ai lu beaucoup », enchaîne-t-il. « J’ai lu sur la météo, le système d’immigration et le multiculturalisme, c’est un très grand pays. » Ils sont arrivés au Canada en juin 2015.

Nous sommes des gens comme vous, mais dont la vie a seulement été interrompue

Avec l’aide de l’Open Door Society de Regina, un organisme communautaire, et le soutien financier du gouvernement fédéral lors de leur première année au Canada, Hany et sa famille vivent maintenant dans une maison unifamiliale moderne en banlieue de Regina. Sa mère et son père suivent actuellement des cours d’anglais, tandis que ses frères et sœurs vont à l’école. Grâce à l’Université de Regina, dont le président a entendu parler de l’histoire de Hany, Hany suit des cours d’anglais langue seconde (ALS) à l’université qui répondent également à sa déficience visuelle.

Réfugiés syriens en Allemagne. © UNHCR/Gordon Welters

Au départ, la famille de Hany était l’une des quelque 10 familles de réfugiés syriens à Regina. Maintenant que le gouvernement a augmenté le nombre de réfugiés syriens à 25 000 en 2016, Hany dit qu’il y a plus de 40 familles dans la ville. Hany et sa famille, qui sont maintenant de nouveaux arrivants aguerris, aident les plus récents réfugiés à s’installer dans leur nouveau foyer. Ils les accompagnent dans leurs achats, les aident à installer des téléphones ainsi que des services Internet et font du bénévolat dans les centres de don de l’Open Door Society, où les nouveaux arrivants peuvent trouver des meubles, des articles ménagers et des vêtements.

Hany est parfaitement conscient qu’il est le pilier de sa famille dans cette nouvelle vie. Il sait que le temps est compté en ce qui concerne la durée restante du programme d’aide gouvernementale. « C’est une énorme responsabilité », admet-il. « L’apprentissage de l’anglais constitue la principale priorité pour notre famille. Tout sera beaucoup plus facile une fois que nous aurons tous appris l’anglais. Chaque membre de la famille pourra bien fonctionner dans la société. »

Après avoir perfectionné ses compétences linguistiques écrites et orales, Hany aimerait obtenir un diplôme en génie informatique ou en technologie. Il a eu l’idée de développer une application ou un programme logiciel amusant et divertissant pour les personnes atteintes d’une déficience visuelle.

« J’aimerais aussi faire de la photographie, écrire et être journaliste pigiste », dit-il. « C’est ce que je fais en ce moment. Je travaille sur un projet qui documente la vie des réfugiés ici, pour montrer qu’ils ne sont que des gens qui se soucient de leur famille, de leur travail et de leur éducation. »

Hany est convaincu que les réfugiés ressemblent beaucoup aux autres Canadiens, et c’est le message qu’il veut transmettre. « Il y a des gens qui n’aiment pas les réfugiés parce qu’ils ne les connaissent pas », souligne-t-il. « Je dis toujours aux gens qu’avant de venir ici, j’avais une vie normale. Nous avions tout ce que vous avez ici. Notre vie a seulement été interrompue. Nous sommes des gens exactement comme vous, compétents et instruits… Nous pouvons réussir parce que nous travaillerons fort et récupérerons tout ce que nous avons perdu. »

« Sois patient. Il faut du temps, soyez patient, tout vient à point à qui sait attendre. »

Hany comprend que le Canada est un pays fondé sur l’immigration et qu’il n’est pas rare pour de nombreux Canadiens d’avoir déjà abandonné quelqu’un ou quelque chose au cours de leur vie. « Chaque personne qui quitte son environnement natal, même juste d’une province à une autre, a l’impression qu’il lui manque quelque chose. C’est comme si elle voulait y revenir, et c’est vraiment ce que vivent les immigrants », explique-t-il. « C’est normal, tout le monde se sent comme ça; il faut passer à autre chose, sans toutefois ignorer ce sentiment, mais en l’utilisant à bon escient. En ce qui me concerne, même si je me disais que j’aimerais pouvoir retourner dans mon pays, la vérité, c’est que ce n’est pas le cas. Je peux maintenant avoir de nouveaux amis, avoir de nouvelles possibilités et je peux apporter ici le bonheur que j’avais là-bas », ajoute-t-il.

Quel est son conseil aux réfugiés nouvellement arrivés? « Soyez patient. » Hany sait qu’ils arrivent ici avec des sentiments mitigés entre perte et attente. Mais ils doivent comprendre qu’ils ne peuvent pas tout avoir, pour l’instant. « Il faut du temps, soyez patient, tout vient à point à qui sait attendre », dit-il. « Si vous vous lancez vraiment dans l’aventure, tout ira bien… investissez tout ce que vous avez dans cette nouvelle occasion. »


Hany Al Moulia – image gracieuseté de Jamie Napier et Caitlin McManus/Globe and Mail

Post-scriptum

Hany et sa famille vivent maintenant au Canada depuis deux ans. La famille est prospère, et c’est d’autant plus le cas de Hany. Hany a obtenu une bourse d’études et étudie actuellement en ingénierie à l’Université Ryerson de Toronto. Il a également été l’un des 15 jeunes Canadiens sélectionnés en 2016 pour être les premiers membres du Conseil jeunesse du premier ministre. Il prononce également des allocutions publiques à l’occasion d’un certain nombre d’événements pour WE Canada et One Young World.

Hany a fait part au Globe and Mail du déroulement de son intégration dans la vie canadienne : « C’est un grand pas dans ma vie. On me considère comme un Canadien. »

Il est possible de suivre Hany sur Twitter sous le compte @al_moulia


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