Kevork et ses sœurs prenant des photos de l’horizon montréalais. © UNHCR/Giovanni Capriotti

Kevork Eleyjian porte des bouchons d’oreille et des gants de protection tout en transportant des placages en bois collés vers une grande machine dans une usine bruyante, qui recourbe de minces feuilles composites afin de façonner des sièges.

Par Marc-André Cossette, basé à Ottawa, au Canada

Cet homme de 28 ans fait partie des 15 réfugiés syriens qui recommencent leur vie tout en travaillant à l’usine de Seatply Products Inc., à Montréal, au Canada. Kevork a une affinité pour ce genre de tâches. « Lors de notre vie à Alep, mon père et moi fabriquions des pièces de camions », explique-t-il.

En décembre, Kevork, ses trois sœurs et son beau-frère sont partis du Liban en direction de Montréal dans le cadre d’un programme du gouvernement canadien qui a permis de réinstaller plus de 26 000 réfugiés syriens en moins de six mois.

Les membres de la famille très unie de Kevork, qui sont d’origine arménienne, participaient activement à vie de la communauté chrétienne arménienne d’Alep avant le déclenchement de la guerre, il y a cinq ans. « Nous avions un emploi, une maison et un commerce », se souvient-il. « Tout était normal. »

Notre vie a changé en juillet 2012, lorsqu’une volée de roquettes et de bombes à baril a frappé notre ville antique du nord-ouest de la Syrie. Ensuite, le 29 mars 2013, Kevork apprend que son père, Hovannes, a été enlevé par une milice luttant contre les forces gouvernementales.

Canada. Refugees at work in a Saint-Laurent plant
Kevork (à droite) et Aram Nigoghosian travaillent ensemble dans le département de pressage de l'usine de Seatply. © UNHCR/Giovanni Capriotti
Canada. A refugee talks to his boss at work
Kevork parle à Levon Afeyan à l'usine de Seatply, au Québec. Levon, qui est propriétaire de l'entreprise, s'est enfui avec sa famille de la guerre civile qui s'est déroulée au Liban en 1975. © UNHCR/Giovanni Capriotti
Canada. Refugees in their new home
Tandis que Kevork attend que son ordinateur démarre, sa sœur Lara parle au téléphone dans le salon de leur nouvelle demeure. © UNHCR/Giovanni Capriotti

« C’était une catastrophe », dit-il. « Nous avons ressenti une immense douleur, comme s’il était déjà mort. Nous étions certains qu’on ne le reverrait plus jamais. » La famille s’est empressée de réunir de l’argent pour payer la rançon, et Hovannes a été retrouvé sain et sauf 20 longs jours plus tard.

Ce n’est qu’après des mois de combats acharnés qui ont réduit une grande partie de la ville en ruines, que la famille Eleyjian a pris la difficile décision de fuir la Syrie. « Nous n’avions pas le choix », dit Kevork. « La ville était encerclée. Nous n’avions rien à manger. » Enfin, en août dernier, ils ont rassemblé tout ce qu’ils pouvaient emporter et ont fait le voyage de 12 heures en autobus pour se rendre à Beyrouth.

Depuis le début de l’année dernière, au moins 4 200 réfugiés et migrants ont perdu la vie lors de leur traversée maritime périlleuse et informelle vers l’Europe. Kevork et sa famille avaient envisagé de faire ce voyage, mais le gouvernement canadien leur a heureusement offert d’emprunter une route plus sûre vers leur nouvelle vie.

Bien que la plupart des Syriens réinstallés au Canada bénéficient de l’aide du gouvernement, l’arrivée de Kevork s’est effectuée dans le cadre d’un programme de parrainage privé, avec l’appui d’un parent éloigné qui gère maintenant un restaurant prospère à Montréal et l’aide d’un organisme sans but lucratif local.

« La ville était encerclée. Nous n’avions rien à manger. »

« Je devais les aider et les sauver », dit Garo Shahinian, lui-même un réfugié irakien, qui a parrainé quatre familles syriennes avec l’aide d’un organisme local nommé Hay Doun. « Si je ne les avais pas parrainés, qui l’aurait fait? »

Hay Doun a été créé en 2007 et s’appuie sur le soutien de la communauté arménienne locale. L’organisme a parrainé 45 familles de réfugiés irakiens, dont la famille Shahinian, et 1 400 réfugiés syriens. Par l’entremise de l’organisme, les parrains individuels aident les réfugiés dans chaque étape de leur première année au Canada, en leur fournissant un logement, des meubles et d’autres articles ménagers, ainsi que de la nourriture, des vêtements et un moyen de transport.

Les parrains aident également les nouveaux arrivants à accéder aux services de santé, à se trouver du travail, à inscrire leurs enfants à l’école et à s’établir au sein de leur nouvelle communauté. Nayiri Tavlian, le président de Hay Doun, affirme que leur mission consiste à donner aux nouveaux arrivants au Québec une chance de recommencer à zéro et de réaliser leur plein potentiel.

« Nous devons concevoir les réfugiés non pas comme des fardeaux, mais bien comme des personnes qui finiront par s’intégrer à notre société », mentionne Tavlian, un Arménien qui a fui le Liban il y a environ 40 ans. « Nous aidons les réfugiés parce que nous voulons vraiment faire une différence dans le monde. »

Canada. Refugees shop for groceries in Laval
Kevork et sa sœur Lara font leur épicerie à Laval, au Québec. © UNHCR/Giovanni Capriotti
Canada. Refugees talk with their parents on Skype
Kevork et ses sœurs parlent par Skype avec leur mère, qui est à Beyrouth, au Liban. © UNHCR/Giovanni Capriotti
Canada. Refugees walk down the streets of Laval
Kevork et ses sœurs, Lara et Houry, marchent dans les rues de Laval, au Québec. Les trois frères et sœurs passent leur samedi à s'occuper des tâches ménagères. © UNHCR/Giovanni Capriotti

L’UNHCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, organise une réunion de haut niveau à Genève, le 30 mars, pour demander plus de possibilités d’accueil de réfugiés syriens dans le monde. Les façons de parvenir à les aider comprennent le réétablissement, les visas humanitaires et le parrainage privé du même type que celui mis en œuvre par le Canada.

Lorsque Kevork et ses sœurs sont enfin arrivés à Montréal, la plus grande ville du Québec, une province francophone, ils ont été chaleureusement accueillis quelques instants après l’atterrissage de leur avion. « Les gens à l’aéroport ont tous applaudi quand nous sommes arrivés », se souvient-il.

Moins de quatre mois plus tard, il subvient déjà à ses besoins et à ceux de ses sœurs jumelles grâce à son travail à l’usine, où il travaille huit heures par jour. La famille loue un appartement, et ses sœurs, Lara et Houry, qui ont 22 ans, étudient le français à mesure qu’elles s’installent.

« C’était très important pour moi de me trouver un emploi », affirme Kevork. « Je ne veux pas être un fardeau pour le gouvernement ou pour quiconque. »

Pour tout cela, Kevork remercie également une personne très importante : Levon Afeyan, le propriétaire de Seatply. Ces dernières années, Afeyan, qui est souvent accueilli par ses employés sous le nom de « Monsieur Levon » lorsqu’il se promène dans l’usine, a souvent engagé des réfugiés nouvellement arrivés. Il compte maintenant 15 Syriens à son service. Pour eux, apprendre le français représente leur plus grand défi.

« C’était très important pour moi de me trouver un emploi. »

« Il faut déployer quelques efforts au début pour les atteindre », dit Afeyan, un Libano-Canadien d’origine arménienne qui s’est enfui avec sa famille de la guerre civile qui s’est déroulée au Liban en 1975. Pourtant, il est convaincu qu’il est logique d’un point de vue économique d’embaucher des réfugiés : « À long terme, nous aurons les meilleurs employés », dit-il de façon catégorique. « Des employés fidèles. Des personnes qui travaillent fort. »

Pendant que Kevork apprend les ficelles du métier, il reçoit un coup de main de son contremaître, Vrej Baboian, qui est également venu à Montréal en tant que réfugié, fuyant la violence en Irak. Il est ici depuis maintenant sept ans, mais Baboian se souvient à quel point les réfugiés peuvent être désorientés lors des premières semaines. « Si quelqu’un décide de venir ici en tant que réfugié, il doit repartir à zéro », soutient-il. « Ce n’est pas facile. »

Mais la gentillesse et la générosité dont il a été témoin depuis son arrivée à Montréal ont énormément aidé Kevork. Même si tout n’a pas été facile, il demeure confiant et optimiste à l’idée que sa mère et son père pourront le suivre au Canada dans les mois à venir, grâce au programme gouvernemental de réinstallation en cours.

En ce sens et pour entretenir son optimisme, Kevork a déjà préparé la chambre de ses parents dans l’appartement qu’il partage avec ses sœurs jumelles dans une rue tranquille de banlieue. À l’intérieur de la chambre, tout est prêt pour leur arrivée : le linge blanc cassé est soigneusement replié sur le lit et les deux oreillers sont à plat côte à côte.

« Tout est prêt », dit-il. « Tout le monde veut une vie sécuritaire et heureuse. C’est également tout ce que je souhaite à ma famille. »


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