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Syrie : la Ghouta orientale « à l’aube d’une catastrophe majeure »

Un convoi de la Croix-Rouge est entré le 5 mars dans l’enclave syrienne assiégée de la Ghouta orientale pour apporter des secours à près de 400 000 civils qui y sont piégés. © HCR/Sajjad Malik

Un convoi de la Croix-Rouge est entré le 5 mars dans l’enclave syrienne assiégée de la Ghouta orientale pour apporter des secours à près de 400 000 civils qui y sont piégés. © HCR/Sajjad Malik

Sajjad Malik, le représentant du HCR pour la Syrie, a accompagné un convoi d’aide humanitaire dans l’enclave syrienne assiégée de la Douma, dans la Ghouta orientale, où il a rencontré des résidents parmi les 393 000 personnes piégées pendant cinq ans. Par la suite, il s’est entretenu avec Melissa Fleming, Directrice de la communication du HCR, à qui il a décrit les conditions dont il a été témoin.

Vous êtes notre représentant en Syrie où vous êtes basé depuis deux ans et demi, et vous revenez tout juste de la Ghouta orientale. Qu’avez-vous vu en parcourant les rues de la Ghouta orientale ?

Toute la zone est à la veille d’une catastrophe majeure : quand on traverse la ville, on ne voit que destruction et populations déplacées. Il y a encore des cadavres dans les bâtiments en ruines. Dans certains endroits, l’odeur est très forte. Il y a des gens qui vivent dans des sous-sols surpeuplés.

Pendant que nous étions là-bas, des gens sortaient des caves. C’est difficile d’en parler. Ils sont pâles, ils ont des problèmes de peau, on voit bien qu’ils sont amaigris ou en retard de croissance. Les jeunes nous disent qu’ils ont 12, 13, 14 ans et ils ont seulement l’air d’en avoir 6,7 ou 8. Ils sont vraiment chétifs.

Il faut également parler des traumatismes qu’ils subissent : les bombardements sont incessants, ils vivent dans la peur et ne savent pas ce qui va se passer. Dans d’autres zones assiégées où il n’y a plus de nourriture, on peut apporter une aide. Mais là, on ne sait même plus exactement ce qu’on peut apporter à ces gens. Nous avons fourni de la nourriture, mais même ça, ce n’était pas suffisant.

La solution – bien sûr, ils ont désespérément besoin de nourriture, ils ont désespérément besoin d’une assistance médicale et de fournitures médicales – mais en fin de compte, ce dont ils ont besoin plus que quoi que ce soit d’autre, c’est que les tirs d’artillerie et les bombardements cessent et c’est de se sentir en sécurité.

Ils ont peur. Ils m’ont dit qu’ils craignent ces bombardements permanents et ils ont peur de la faim. Ils voient leurs enfants souffrir. Mais ils ont encore plus peur de ce qui reste à venir. Ils n’ont aucune idée de ce qui va arriver.

Des personnes à qui vous avez parlé vous ont dit : « En fait, j’aimerais partir. » Qu’est-ce qui empêche ces gens de s’en aller ?

D’abord l’insécurité, être sûr de pouvoir partir sans risque. Ça, c’est en ce qui concerne les postes de contrôle. Ensuite, une fois qu’ils ont rejoint les zones contrôlées par le gouvernement, être certain qu’ils y seront en sécurité et ne se retrouveront pas de nouveau en situation dangereuse. Ils m’ont dit : « Si nous devons fuir cet endroit, c’est pour sauver notre peau, et la dernière chose que nous voulons, c’est trouver la mort de l’autre côté. » Donc, ils veulent partir en toute sécurité… pour arriver et rester sains et saufs de l’autre côté et enfin, ils veulent rentrer chez eux quand la situation se sera améliorée.

Ils sont confrontés en ce moment même à une action militaire agressive. À l’intérieur de la zone, il y a des groupes armés qui résistent et continuent de combattre et d’autres groupes qui sont secoués par des luttes intestines. Quant aux civils, ils sont pris en étau au milieu et ils n’ont nulle part où aller.

Ils doivent être terrifiés.

De toute ma vie, je n’ai jamais vu de visages aussi terrifiés que ceux que j’ai vus là-bas. Il n’y a pas de mots pour décrire ce que cela signifie, ce que peut-être cette peur. Vous pouvez la voir dans leurs yeux, vous pouvez la lire dans leurs expressions. Mais ils ont aussi l’espoir fou que quelqu’un leur vienne en aide pour échapper à tout cela.

Vous avez parcouru la ville à pied et vous avez constaté de terribles destructions. Près de l’un des bâtiments où vous vous êtes arrêté, vous avez posé une question à un homme qui était debout dehors. Que lui avez-vous demandé ?

Je suis passé avec un médecin près de ce bâtiment qui est situé à proximité d’un dispensaire du SARC (Croissant-Rouge arabe syrien), il y avait une odeur très forte et le médecin a suggéré que nous n’allions pas plus loin. Je lui ai dit « L’odeur est vraiment très forte », ce à quoi il a répondu que ça venait des corps ensevelis dans les décombres. Je suis resté là un moment à regarder ce bâtiment, un bâtiment de cinq étages, totalement effondré, et j’ai demandé combien de personnes étaient ensevelies en-dessous. Il m’a dit « Il y a trois corps là-bas ».

Puis, j’ai entendu quelqu’un derrière moi dire « Non, ils ne sont pas trois, ils sont quatre ». J’ai regardé derrière moi et un homme m’a expliqué que son épouse, sa fille, son gendre et son frère étaient ensevelis sous les décombres. Il avait toujours l’espoir que les corps pourraient être retrouvés, qu’il pourrait alors faire son deuil, les enterrer convenablement et continuer à vivre. Il y a de nombreuses familles comme celle-ci. Il y a des bâtiments détruits de toutes parts et chaque famille a son histoire, chaque mère a un récit à raconter. C’est douloureux. »

Sajjad Malik, le Représentant du HCR pour la Syrie. © HCR

Sajjad Malik, le Représentant du HCR pour la Syrie. © HCR

Et ce sont principalement des femmes et des enfants que l’on trouve là-bas.

C’était sidérant pour moi de constater que les femmes et les enfants constituent le gros des habitants du quartier dont j’ai fait le tour. À la municipalité, on m’a dit que la majorité des familles était désormais dirigé par des femmes — grand-mères, mères, sœurs de tous âges. Ce sont elles maintenant qui doivent gérer cette situation difficile. Je n’ose même pas imaginer comment elles s’en sortent, mais ce sont elles qui doivent gérer leurs familles.

Vous étiez dans ce convoi humanitaire qui est parvenu à livrer une partie des marchandises chargées dans les camions. Mais vous avez été très contrarié de ne pas pouvoir débarquer toute la nourriture et les fournitures embarquées dans ces camions.*

Nous n’avons finalement pas pu décharger les camions à cause des tirs d’artillerie et des bombes qui sont tombées à 600 mètres de là où nous nous trouvions. Le vacarme est devenu assourdissant et nous avons dû évacuer pour ne pas mettre en danger la vie de toute l’équipe de bénévoles. Puis, une fois sortis, nous avons compté le nombre de camions que nous n’avions pas pu décharger. Il y en avait 10 qui sont revenus à pleine charge et quatre autres que nous n’avons pu décharger que partiellement. C’est là que nous nous sommes sentis vraiment frustrés, d’avoir fait tant d’efforts pour entrer dans cette zone où il y a des gens affamés – nous les avons vus de nos propres yeux – et nous n’avons pas pu acheminer l’aide jusqu’à eux. Mais nous sommes déterminés, nous allons y retourner. »

En ce moment même, des plans sont élaborés en ce sens. Dans les deux jours à venir, nous espérons pouvoir y retourner avec encore plus d’aide. Toutefois, ce n’est pas la détermination des agents humanitaires qui permettra d’acheminer cette aide. Nous voulons que les bombardements et les tirs d’artillerie prennent fin. Quelle que soit l’identité des groupes de combattants à l’intérieur de la Ghouta, ils doivent nous assurer que nous serons en sécurité quand nous entrerons dans la zone et ceux qui sont à l’extérieur de cette zone doivent nous donner la garantie d’un moment de paix pendant que nous allons y être pour apporter cette assistance. Quoi qu’il en soit, nous sommes déterminés à y retourner.

*Le 9 mars, un second convoi humanitaire a pénétré dans la Ghouta orientale pour mener à bien les livraisons qui n’avaient pu être effectuées le 5 mars.