
Farkhunda Muhtaj court sur le terrain de soccer. Mention de source : USports.
Farkhunda Muhtaj a été officiellement la première joueuse nommée sur la liste des joueuses du Wild FC de Calgary, qui fait partie de la nouvelle super ligue du Nord lancée au Canada en 2025. La numéro 10 joue au milieu du terrain et s’est jointe au Wild après avoir été capitaine de son équipe universitaire, à l’Université York, et de l’équipe nationale féminine de football de l’Afghanistan, et après avoir joué quelques saisons en Europe.
Pour Farkhunda, le soccer est beaucoup plus qu’un jeu. Elle sait qu’il peut vraiment sauver des vies.
par Zeba Tasci à Ottawa, au Canada
Le voyage de sa famille de l’Afghanistan au Canada a été marqué par l’incertitude et le sacrifice.Ce qui a commencé comme un déplacement temporaire s’est finalement transformé en déracinement permanent. Pourtant, en réfléchissant à cette expérience, Farkhunda affirme : « Venir au Canada a été la meilleure décision qu’ils auraient pu prendre. »
Lorsqu’elle était âgée de deux ans, ses parents ont pris une décision qui change une vie. Fuyant le conflit sévissant dans les années 1990, ils se sont finalement installés au Canada. Ce n’était pas la vie qu’ils avaient prévue, mais c’était l’avenir dont ils avaient besoin.
Enfant, Farkhunda ne saisissait pas complètement l’envergure du parcours de sa famille. Élevée au Canada par des parents afghans qui avaient fui la guerre, elle a grandi en entendant des histoires de sacrifice, de résilience et d’espoir. Aujourd’hui, elle est une éducatrice, une athlète et une bâtisseuse communautaire, une fière Canadienne aux racines afghanes profondes. Son histoire reflète la double identité vécue par de nombreux enfants de réfugiés : s’adapter à de nouveaux départs tout en honorant une patrie toujours en pleine crise.
Une éducation holistique
Comme elle a grandi dans un foyer canado-afghan très uni à Scarborough, à l’est de Toronto (Ontario), les premières années de vie de Farkhunda ont été marquées non pas par la richesse matérielle, mais par des valeurs de générosité, de foi et de fierté culturelle.
« Donner était naturel. Ça fait partie de la culture afghane. On soutient son voisin, sa
collectivité », explique-t-elle.
Elle a grandi en se déplaçant entre plusieurs univers : l’école publique le jour, les cours à la mosquée la semaine et l’école persane la fin de semaine. Dès l’âge de quatre ans, elle jouait déjà au soccer de compétition et a découvert tôt que le sport pouvait être un moyen puissant de grandir, de tisser des liens et de diriger.
Une vision du monde en évolution
Même enfant, Farkhunda a remarqué comment l’Afghanistan était représenté dans les médias : la guerre, la pauvreté et les déplacements dominaient les manchettes. Le fait de regarder les nouvelles avec son père a créé chez elle une prise de conscience précoce.
« Je n’ai jamais rien vu de positif au sujet de l’Afghanistan. Mais plutôt que de me désespérer, cela m’a donné un but. Si ces problèmes sont créés par l’homme, nous pouvons également faire partie de la solution. »
– Farkhunda
Au départ, elle a imaginé redonner en tant qu’enseignante ou médecin. Mais alors qu’elle étudiait en kinésiologie et en sciences de la santé à l’Université York, une nouvelle voie est apparue, qui fusionnerait son parcours académique avec sa passion du sport.
Farkhunda avait continué à jouer au soccer de compétition pendant ses études universitaires. Identifié par le programme national afghan en 2016, Farkhunda a été invitée à participer à un camp d’identification des talents en mai. Avec l’espoir de représenter son pays, elle s’est envolée vers la Californie pour y participer et a finalement été sélectionnée pour se joindre à l’équipe.
Se joindre à l’équipe nationale féminine de football d’Afghanistan lui a ouvert les yeux sur les inégalités frappantes auxquelles se heurtent les femmes dans le pays. Alors que la moitié des membres de l’équipe vivaient dans la diaspora, d’autres sont restés en Afghanistan, où l’accès aux ressources de base et aux libertés était limité. « Nous étions tous Afghanes, mais nos expériences étaient complètement différentes. Le manque de sécurité et de possibilités était révélateur », se souvient-elle.
Capitaine et agente de changement : diriger sur le terrain et hors du terrain
À la fin de 2018, Farkhunda était devenue capitaine de l’équipe nationale, un poste qui exigeait beaucoup plus qu’un leadership sur le terrain.
« Porter le brassard de capitaine, ce n’était pas seulement diriger les séances de réchauffement ou motiver l’équipe, déclare-t-elle. C’était faire le pont entre les gens. Je ressentais la profonde responsabilité de représenter et de protéger les voix de mes coéquipières, en particulier celles qui habitent encore en Afghanistan. »
L’équipe s’est rarement entraînée en Afghanistan en raison des menaces pour la sécurité. Des camps d’entraînement étaient plutôt organisés à l’étranger, où les joueuses, dont plusieurs ne s’étaient jamais rencontrées en personne, pouvaient enfin jouer comme membres d’un seul groupe.
En août 2021, les talibans se sont emparés de Kaboul et ont commencé à cibler les athlètes féminines. La Fédération afghane de football a fait appel à Farkhunda pour faciliter l’organisation de l’évacuation de l’équipe nationale des jeunes femmes. Comme elle était capitaine de l’équipe féminine senior, était une Canadienne d’origine afghane établie à l’étranger et était déjà profondément liée au football afghan et à la défense des intérêts, Farkhunda était particulièrement bien placée pour soutenir ces efforts.
« Certaines filles se cachaient, effrayées de ce que les gens pourraient faire. D’autres ne possédaient pas encore de passeport. Nous menions une course contre la montre et luttions contre nos propres craintes de ce qui pouvait arriver. »
– Farkhunda

Farkhuda accompagnée de membres de l’équipe féminine afghane. Mention de source : Razan Alzayan
Sans hésitation et s’imposant un nombre minimal d’heures de sommeil, elle s’est jointe aux groupes WhatsApp des joueuses, a coordonné la collecte de renseignements et la logistique, a assuré la liaison avec des avocats humanitaires, des contacts gouvernementaux, des ONG et d’anciens agents du renseignement pour aider à guider des dizaines de joueuses et leurs familles vers la sécurité. Chaque extraction réussie semblait être un miracle.
« Sur le plan émotionnel, c’était la période la plus intense de ma vie, dit-elle. Chaque message « Nous avons réussi » que je recevais créait une vague de soulagement chez moi. Mais nous savions que d’autres étaient encore là-bas, toujours en attente. » Même si elle n’était pas sur le terrain, son leadership s’est avéré essentiel. Pour un grand nombre de joueuses, elle était le seul lien menant vers l’espoir.
« Je ne pouvais pas laisser le monde les oublier. Ces filles n’étaient pas seulement des athlètes, mais des symboles de résistance. Et je leur devais de me battre le plus fort possible. »
Grâce notamment à ses efforts, plus de 300 Afghans, dont des membres de l’équipe nationale des jeunes de l’Afghanistan, ont été évacués après le retour au pouvoir des talibans. De nombreuses joueuses évacuées se sont installées depuis dans des pays comme le Portugal et l’Allemagne, où elles poursuivent leurs études et leur carrière. Farkhunda reste en contact étroit avec elles, en les encadrant et en les défendant pendant qu’elles refont leur vie.
Utiliser le sport comme force de changement
Alors qu’elle se chargeait d’aider des femmes évacuées d’Afghanistan, au Canada, elle poursuivait également sa vie d’étudiante universitaire, d’athlète universitaire et de joueuse de soccer professionnelle.
Pendant tout ce temps, Farkhunda construisait également quelque chose de plus grand : une façon de redonner à l’échelle locale.
Pendant la pandémie de COVID-19, elle a remarqué la présence d’une lacune : les enfants des collectivités mal desservies manquaient de possibilités sportives accessibles. Misant sur sa propre éducation à Scarborough, elle a cofondé les Simbas de Scarborough, un programme communautaire gratuit visant les enfants âgés de cinq à 12 ans.
« Il ne s’agit pas seulement de soccer. Il s’agit de donner aux jeunes un espace où ils se sentent vus, valorisés et soutenus. »
– Farkhunda
Tous les samedis, les enfants se présentaient pour les inscriptions communautaires et la remise de l’équipement de sport, et partageaient le repas avec leur famille. L’environnement était inclusif, joyeux et axé sur la guérison. Même après avoir déménagé à l’étranger pour poursuivre son football professionnel, Farkhunda s’est assurée que le programme soit maintenu avec une équipe dévouée d’entraîneurs de niveau élite.
Elle souhaitait que les enfants aient accès aux meilleurs entraîneurs.
« C’était important, pour nous, de pouvoir compter sur des entraîneurs qui avaient pratiqué le sport aux plus hauts niveaux, affirme-t-elle. Ce n’est pas comme dire « Tu es un réfugié ou un nouvel arrivant, alors on te donne un encadrement minimal. »
Farkhunda explique que l’équipe a fait appel à des athlètes universitaires, semi-professionnels et professionnels non seulement pour qu’ils partagent leur expertise, mais aussi pour servir de modèles.
« Il importait qu’ils aient une expérience de jeu de niveau supérieur, mais aussi qu’ils soient vraiment en contact avec les enfants et leur famille. »
– Farkhunda
Aujourd’hui, les Simbas ont pris de l’envergure et offrent des programmes saisonniers, un soutien scolaire et des partenariats avec des clubs qui permettent aux jeunes talentueux de suivre un parcours menant vers le sport de compétition. Bien que le financement demeure un défi, la mission demeure forte : donner à chaque enfant la chance de se sentir vu, en sécurité et soutenu, tant sur le terrain qu’à l’extérieur.
Redonner et se tourner vers l’avenir
Pour Farkhunda, redonner n’est pas un choix : c’est une vocation ancrée dans la culture, façonnée par l’expérience et guidée par un profond sens de la justice.
« J’ai toujours su que je souhaitais redonner à l’Afghanistan et à des collectivités comme la mienne, dit-elle. Au début, je me disais que je le ferais en devenant enseignante ou médecin. Mais maintenant, je me rends compte qu’il y a tellement de façons de changer les choses. »
– Farkhunda

Farkhunda Muhtaj continues to represent both Canada and Afghanistan with pride, purpose, and unwavering resolve. © Farkhunda Muhtaj
Que ce soit par la diplomatie du sport, le mentorat des jeunes ou le travail humanitaire, Farkhunda continue de vivre le rêve que ses parents avaient lorsqu’ils ont fui l’Afghanistan : bâtir un avenir meilleur et plus prometteur. Maintenant membre du Wild FC de Calgary dans la Norther Super League, elle continue de représenter le Canada et l’Afghanistan avec fierté et avec un sens de l’accomplissement et une détermination inébranlable.
« Je pense encore à ces soirées passées à regarder les nouvelles avec mon père, dit-elle. Je pense aux histoires que nous n’avons pas vues, à la force et à la luminosité de notre peuple. C’est l’Afghanistan que je souhaite faire connaître au monde entier. »
