
Milad, co-founder of Refugee Talk.
Que ce soit parce qu’il a photographié des familles déplacées en Afghanistan ou qu’il est devenu lui-même réfugié, Milad Rajabi a vu les deux côtés de l’histoire. Maintenant au Canada, il utilise son balado Refugee Talk pour amplifier les voix des réfugiés et préconiser un changement dirigé par les réfugiés.
par Rafay Ahmed à Ottawa, au Canada
Parmi les premiers souvenirs de Milad Rajabi, mentionnons celui dans lequel il suit sa sœur aînée, Farkhonda, dans les réunions de Parto, le magazine et la maison culturelle qu’elle a fondés. Sous sa direction, le magazine est devenu une source d’inspiration pour une nouvelle génération de poètes et de militantes dans toutes les régions de l’Afghanistan. En regardant sa sœur et ses pairs utiliser leurs propres histoires pour défendre les droits des femmes, Milad en est venu à voir le monde comme un recueil d’histoires en attente d’être racontées – et la narration comme un outil permettant de changer la situation.
Tandis que Farkhonda se servait de mots, Milad a trouvé la caméra. À l’adolescence, il était un photojournaliste en herbe qui photographiait tout, des festivals culturels aux rassemblements politiques. Mais c’est dans la périphérie de sa ville natale, Mazar-i-Sharif, parmi les familles déplacées habitant dans des camps, qu’il a trouvé son véritable sujet de prédilection.
« Je souhaitais partager des moments de bonheur, pas seulement de misère. J’ai surtout pris des photos de gens qui riaient, de gens qui profitaient des jours heureux », se souvient Milad.
En 2017, Farkhonda avait économisé suffisamment d’argent pour envoyer Milad à l’université en Inde – c’est la première fois qu’il quittait l’Afghanistan. « Va voir le monde, Milad », l’a-t-elle exhorté à faire.
À 17 ans, l’expérience s’est avérée transformatrice.
« J’ai vu tellement de gens de cultures différentes, de religions différentes, de communautés différentes. Et j’ai réalisé que je pouvais faire tellement de choses de ma vie. »
Motivé par ce nouveau sentiment de possibilité, il a commencé à publier sur les médias sociaux des vidéos sur des sujets qui lui importaient – de la vie d’étudiant international aux débats sur les changements sociaux et politiques.
« L’Inde a changé quelque chose en moi. »
Après avoir obtenu son diplôme, Milad savait qu’il souhaitait retourner chez lui en Afghanistan, apportant avec lui une nouvelle perspective et une détermination à changer les choses. Pendant la pandémie de COVID-19, il s’est joint au Kindness Sharing Project, dans le cadre duquel il enseignait l’anglais et distribuait des fournitures dans les mêmes camps où il avait pris des photos.
Dans la foulée de toutes ses occupations, il a continué à documenter la résilience de ceux qui vivent en marge, sa caméra étant un compagnon constant, sans jamais imaginer à quel point les expériences de ces gens refléteraient bientôt les siennes.
Deux ans qui en ont paru dix
À l’été 2021, Mazar-i-Sharif était au bord de l’éclatement. À mesure que les talibans gagnaient du terrain à l’échelle de l’Afghanistan, Milad et ses frères et sœurs – actifs dans le domaine de la défense des droits ou dans le travail humanitaire – craignaient le pire.
« Les villages ont d’abord tombé, puis les villes. Évidemment, les grandes villes tomberaient aussi. »
Pour Farkhonda, tout cela était trop familier. Des années plus tôt, elle avait fui l’Afghanistan et refait sa vie au Canada. Maintenant, d’un demi-monde à l’autre, elle appelait son jeune frère jour et nuit, l’exhortant, lui et le reste de la famille, à partir. Milad entend encore sa voix : « Milad, tu dois faire quelque chose. Milad, tu dois partir. »
Deux semaines avant la chute du pays, au milieu du chaos créé par les évacuations désespérées, Milad et sa famille ont réussi à obtenir des visas de visiteur en Türkiye et sont montés à bord d’un des derniers vols quittant l’Afghanistan. Mais le père de Milad a choisi de rester derrière. « Il nous a dit : Je ne veux pas partir. Je ne veux pas abandonner mon pays », se souvient Milad.
Dans les dernières heures précédant leur départ, avant le long trajet vers l’aéroport de Kaboul, les membres de la famille ont tenté, frénétiquement, de protéger ce qu’ils pouvaient de la vie qu’ils laissaient derrière eux : cacher des livres provenant de leur bibliothèque, des écrits personnels, des médailles universitaires et des certificats sous les oreillers et les matelas. C’était en partie un acte de préservation, en partie une tentative de protéger leur père, qui restait derrière et ferait face seul à tout ce qui allait venir. Il est resté près de deux ans en Afghanistan avant de retrouver sa famille, enfin, en 2023.
En Türkiye, le soulagement a cédé la place à l’incertitude. Ce n’est qu’après la chute de l’Afghanistan aux mains des talibans le 15 août 2021 que Milad et sa famille ont été autorisés à demander l’asile et ont obtenu un statut temporaire.
Pourtant, la vie demeurait instable. Ils se déplaçaient fréquemment d’un appartement à l’autre et se heurtaient à l’hostilité des voisins. Milad a accepté tous les emplois qu’il a pu trouver – nettoyer des camions, nettoyer les toilettes – tout en subissant la discrimination faite aux demandeurs d’asile. « Je me disais sans cesse : J’ai tellement de potentiel. Pourquoi suis-je ici? »
Un tournant s’est produit lorsque, par hasard, il a saisi l’occasion d’apporter un aide dans un centre offrant des cours d’anglais aux réfugiés. Le travail payait peu, mais lui a donné un but. Réfugié lui-même, Milad a canalisé son énergie en aidant les autres, et cela lui a rappelé ce dont il était capable.
Il souhaitait tout de même créer quelque chose par lui-même, un lieu façonné par sa vision de la communauté. Il a loué une petite chambre au premier étage d’un ancien complexe d’appartements et a commencé à la transformer. Des œuvres d’art faites à la main recouvraient les murs, des ballons colorés étaient suspendus au plafond et des rangées de chaises étaient prêtes pour l’organisation des leçons. Dans cette chambre, Milad enseignait l’anglais, lisait des histoires à voix haute et encourageait les enfants à jouer et à imaginer un avenir ultérieur à leur situation du moment. L’espace est rapidement devenu un foyer permettant aux réfugiés de s’exprimer, un lieu où ils pouvaient parler ouvertement de leurs expériences et se sentir compris. Milad l’a appelé Refugee Talk.

Rangées de chaises prêtes pour une leçon à Refugee Talk, à Türkiye. © Milad Rajabi
L’espace a été ouvert pendant plus d’un an, et au cours de cette période, des dizaines de jeunes ont franchi ses portes. Mais un jour, une bagarre a éclaté entre deux étudiants à l’extérieur, et la police a été appelée. L’arrivée d’agents en uniforme a déclenché un malaise chez Milad, qui savait à quel point les réfugiés pouvaient être vulnérables. Bien que la situation se soit réglée sans incident, il craignait profondément ce qui pourrait arriver si cela se reproduisait. C’est donc avec une grande tristesse qu’il a fermé le Refugee Talk – il a senti qu’on lui enlevait un autre morceau de sa vie.
« En deux ans, j’ai eu l’impression d’avoir vieilli de dix ans. La dépression et l’anxiété que j’ai vécues en Türkiye… Je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi. »
Au milieu de ce désespoir est venue la nouvelle qui a tout changé. À l’ambassade canadienne à Ankara, deux ans après leur arrivée en Türkiye, Milad et les membres de sa famille ont appris que leur demande de réinstallation au Canada avait été approuvée. Il n’oubliera jamais le moment : l’homme qui a communiqué la nouvelle, l’élan de soulagement et le sentiment que son parcours avait finalement été compris.
« Ça a été le plus beau jour de ma vie. »
La renaissance de Refugee Talk
Pour Milad, le fait de voir le panneau « Bienvenue au Canada » en arrivant à l’aéroport de Vancouver a suscité un sentiment de paix extrêmement réjouissant. Pour la première fois depuis des années, il avait l’espace lui permettant de regarder en arrière sur la route qui l’avait amené ici, après avoir photographié des familles déplacées à Mazar-i-Sharif et être devenu lui-même réfugié. Cela lui a donné une conviction : « Seul un réfugié sait ce dont un autre réfugié a besoin. Les gens doivent entendre nos voix. »
Déterminé à créer un espace pour faire entendre ces voix, Milad a commencé à approcher des réfugiés qu’il rencontrait au cours d’événements communautaires, de rassemblements culturels et même de rencontres quotidiennes, en commençant toujours sa rencontre en souriant et en posant une simple question : « Hé, comment allez-vous? Quel est votre nom? »
Au début, il invitait les gens à partager leurs histoires dans de courtes séquences vidéos sincères dans les réseaux sociaux. Mais au fur et à mesure que les histoires se multipliaient, son ambition grandissait aussi. En quelques mois, ces conversations se sont transformées en épisodes de balados complets, et il a nommé le projet Refugee Talk, reprenant le nom du centre qu’il avait créé en Türkiye, mais l’utilisant maintenant dans un nouveau pays et sous une nouvelle forme.
Dans Refugee Talk, les invités de Milad viennent de tous les horizons. Dans un épisode, un interprète a parlé du rôle essentiel que joue son travail pour aider les réfugiés à s’y retrouver dans des systèmes inconnus. Dans un autre épisode, un chef de communauté autochtone a fait part de ce que signifie établir des ponts entre les histoires de déplacement autochtone et l’expérience des nouveaux arrivants.
Toutefois, la plupart des invités sont eux-mêmes des réfugiés, racontant le chagrin de la séparation avec les proches, la résilience nécessaire pour recommencer à zéro et les rares moments de joie qui se présentent encore. Une des histoires que Milad n’oubliera jamais est celle d’un invité qui a décrit comment il a traversé la mer entre la Türkiye et la Grèce dans un bateau surpeuplé, alors que chaque vague menaçait de faire chavirer le bateau avant que les passagers atteignent un lieu sécuritaire.
En réfléchissant au chemin qu’il a parcouru, des cercles de poésie en Afghanistan à la création d’une plateforme médiatique qui amplifie les voix des réfugiés au Canada, Milad considère que Refugee Talk fait partie d’une mission beaucoup plus vaste, soit celle de s’assurer que les réfugiés orientent les conversations et les décisions qui façonnent leur vie.
Aujourd’hui, en plus de se consacrer à Refugee Talk, Milad travaille comme agent d’intégration des immigrants à MOSAIC, un organisme de réinstallation situé à Vancouver. Il aide les nouveaux arrivants à obtenir un logement, à apprendre l’anglais et à trouver une communauté, en s’appuyant sur sa propre expérience de réfugié pour les guider et les soutenir. Mais pour lui, ce n’est que le début. Les réfugiés doivent également contribuer à façonner les politiques et les programmes qui les touchent et les soutiennent.

Milad devant le Palais des Nations à Genève lors de sa participation aux Consultations [mondiales] sur la réinstallation et les voies complémentaires. © Milad Rajabi
« L’expérience des réfugiés devrait être la priorité absolue lors de l’élaboration des politiques, a-t-il déclaré. Les personnes ayant un vécu expérientiel doivent avoir la possibilité de diriger. »
Pour Milad, la mission est claire : « Chaque fois qu’une possibilité de défendre les réfugiés se présentera, je serai là. Et je continuerai à raconter nos histoires jusqu’à ce que le monde écoute. »
