Saddam Smadi, réfugié syrien, sa femme Hajar et leur fille Jana, assis dans une salle de classe d’une école de Tripoli transformée en centre d’hébergement collectif pour personnes déplacées. © HCR/Houssam Hariri

Alors que des centaines de milliers de Libanais fuient les frappes israéliennes incessantes et les avis d’évacuation, les centres d’accueil collectifs se remplissent rapidement tandis que les stocks humanitaires s’épuisent.

Par Dalal Harb, à Beyrouth, au Liban


Les cris perçants d’enfants résonnent dans les couloirs de l’enceinte de l’école Bir Hassan, près du front de mer de Beyrouth, mais ils ne sont pas là pour étudier. Les salles de classe où se déroulaient les cours jusqu’au 2 mars dernier, sont désormais remplies de familles ayant fui leur domicile pour échapper aux frappes aériennes israéliennes.


À travers le Liban, le nombre de personnes déplacées a fortement augmenté en raison de l’intensification des bombardements et des avis d’évacuation dans les zones densément peuplées de la banlieue sud de Beyrouth, du sud du Liban et de certaines parties de la vallée de la Bekaa. Selon les chiffres du gouvernement, plus de 822 000 personnes étaient enregistrées comme déplacées au 12 mars, bien que le nombre réel soit probablement plus élevé, car de nombreuses familles sont hébergées chez des proches, dans des logements privés ou sont encore en déplacement.

Cette école fait partie des plus de 600 centres d’hébergement collectifs désignés par le gouvernement à travers le pays, qui accueillent actuellement plus de 128 000 personnes déplacées. Les personnes présentes ici sont arrivées avec pour seuls biens quelques effets personnels emportés à la hâte lors de leur fuite : des jouets d’enfants, des oiseaux de compagnie dans de petites cages, des manuels scolaires et des crayons.

Fadi Merhi, 58 ans, a passé la majeure partie de sa vie en Allemagne avant de revenir au Liban il y a quelques mois. Peu après son retour, il a perdu une jambe après avoir été grièvement blessé lors d’une frappe de drone visant une voiture dans la rue où il se trouvait, à Tebnine, dans le sud du pays. Lorsque les attaques se sont intensifiées le 2 mars, il s’est réfugié dans l’enceinte de l’école Bir Hassan, qui accueille aujourd’hui plus de 2 500 personnes déplacées.

Malgré ses propres difficultés, Fadi passe ses journées à essayer de remonter le moral des autres résidents du collège.

« Beaucoup de gens ici se sentent dépassés », explique-t-il. « Si je peux faire sourire quelqu’un, ne serait-ce qu’un instant, cela nous aide tous. J’ai tout vendu en Allemagne, j’ai encaissé ma pension et je suis revenu au Liban pour passer ma retraite entouré de ma famille et de mes amis ici, pour finalement me retrouver pris dans cette folie. »

Assise derrière un bureau dans une autre salle de classe, Abir farcit et roule soigneusement des feuilles de vigne pour nourrir ses proches. Cette grand-mère de 52 ans a fui la banlieue sud de Beyrouth il y a une semaine avec plusieurs membres de sa famille élargie.

« Je suis partie sans rien », confie-t-elle. « Mon fils a réussi à se rendre aujourd’hui à notre appartement de Dahyeh [dans la banlieue sud de Beyrouth] pour récupérer ce qu’il restait dans le réfrigérateur. Cuisiner pour ma famille ici m’aide à me sentir, ne serait-ce qu’un instant, encore chez moi. » Certains déplacés jeûnent pour respecter le mois sacré du ramadan, tandis que d’autres ont été contraints de renoncer à leur jeûne en raison des troubles.

Abir, 52 ans, farcit des feuilles de vigne dans une salle de classe d’une école de Beyrouth, où sa famille vit depuis qu’elle a fui son domicile. © HCR

Partout dans le pays, près de 90 % des centres d’accueil collectifs ont déjà atteint leur capacité maximale. De nombreuses familles déplacées sont hébergées par des proches ou dorment dans leur voiture ou dans des lieux publics, faute d’avoir trouvé un logement sûr.

Dans un autre centre d’accueil, situé au lycée Rafic Hariri dans le quartier de Zokak el-Blat, dans la capitale, les familles dorment les unes à côté des autres dans des salles de classe bondées ou dans des tentes installées dans la cour de récréation. Environ 1 600 personnes déplacées vivent actuellement dans l’établissement.

Tout au long de l’après-midi, la cloche de l’école continue de sonner, réglée sur une minuterie, pour marquer la fin des cours auxquels aucun élève ne peut actuellement assister. Pour les familles qui trouvent refuge ici, ce son leur rappelle cruellement chaque heure qui passe, loin de chez elles.

Yahya Assaf, 59 ans, qui a fui les frappes aériennes près de son quartier, partage désormais une petite tente avec sa femme, ses fils et ses trois petits-enfants.

« Quand ils entendent des explosions, je leur dis que ce sont des feux d’artifice pour un mariage », explique-t-il à propos de ses petits-enfants. « J’essaie de les protéger de la peur et de l’horreur que nous vivons. »

Le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, soutient l’action menée par le gouvernement en collaboration avec les autorités nationales et les partenaires humanitaires. Depuis le début de l’escalade, le HCR a aidé plus de 66 000 personnes déplacées réparties dans plus de 300 abris collectifs, en distribuant quelque 178 000 articles de secours d’urgence, notamment des matelas, des couvertures, des lampes solaires et des jerricans.

 

Mais à mesure que les déplacements s’intensifient et se prolongent, les besoins augmentent rapidement. Les centres d’accueil étant presque pleins et les stocks d’aide s’épuisant rapidement, la capacité des acteurs humanitaires à soutenir l’intervention menée par le gouvernement est mise à rude épreuve. À l’heure actuelle, le financement des opérations du HCR au Liban n’atteint que 14 %.

Outre la nécessité de protéger les populations civiles et de garantir l’accès humanitaire et l’aide à tous ceux qui en ont besoin, un soutien international accru est requis de toute urgence pour veiller à ce que les familles contraintes de fuir reçoivent la protection et l’aide dont elles ont désespérément besoin.

À Tripoli, la deuxième plus grande ville du Liban située au nord du pays, à plus de 155 kilomètres du sud, un autre centre d’hébergement collectif accueille des familles déplacées, notamment des réfugiés syriens déplacés par les bombardements de 2024. Parmi eux se trouvent Saddam Smadi, sa femme Hajar et leurs trois enfants, qui vivaient à Kfar Sir, dans le district de Nabatiyeh, au sud du pays, avant que la récente escalade ne les oblige à fuir une nouvelle fois.

Mohamad Smadi, 17 ans, a été brièvement séparé de sa famille après qu’ils eurent fui leur domicile, avant de la retrouver dans un centre d’accueil collectif installé dans une école à Tripoli, au Liban. © HCR/Houssam Hariri

Ils sont retournés dans la même école qui leur avait servi de refuge à Tripoli en 2024. « Nous sommes revenus parce que nous nous sentions en sécurité ici », explique Saddam. Le trajet vers le nord a duré environ deux jours, alors qu’il ne prend normalement que deux heures. La famille a été séparée en cours de route, entassée dans différents véhicules car il n’y avait pas assez de place pour tout le monde. L’un de leurs fils adolescents, Mohammad, a été laissé seul pendant des heures dans la rue, essayant de les retrouver, sans téléphone ni moyen de le recharger. Finalement, la famille s’est retrouvée au refuge.

Mohammad, 17 ans, qui travaille dans l’installation d’éclairage solaire, admet que la vie n’a jamais été facile, mais que le plus dur aujourd’hui, c’est l’incertitude. « Tout ce que je souhaite maintenant, c’est que ma famille reste en sécurité. »

Publié à l’origine par le HCR le 23 mars 2026

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