
Maryam Masoomi anime son programme de radio Kabul Jan au CFCR, la station de radio exploitée par la communauté de Saskatoon. © Maryam Masoomi
Lorsque les talibans se sont emparés de Kaboul en août 2021, Maryam Masoomi était une étudiante universitaire qui s’est soudainement retrouvée dans la situation de faciliter la fuite de plus de 200 personnes, dont elle-même. Cette expérience façonne maintenant son travail auprès de jeunes nouveaux arrivants à la Saskatoon Open Door Society, l’organisme qui l’a aidée à refaire sa vie au Canada.
par Rafay Ahmed à Ottawa, au Canada
En tant qu’étudiante au secondaire en Afghanistan, Maryam Masoomi a participé à presque toutes les activités auxquelles elle avait du temps à consacrer, et plus encore. Elle excellait dans les études universitaires, étudiait le coréen, se débrouillait en photographie, produisait des émissions de radio et de télévision, et dirigeait même un groupe de musique composé de filles.
C’est beaucoup grâce à l’école qu’elle a fréquentée qu’elle a pu mener un grand nombre de ces activités, soit l’école secondaire Marefat. Créée au début des années 2000 après la chute des talibans, l’école mixte exploitée par la communauté en périphérie de Kaboul a mis l’accent sur l’éducation civique et le leadership des élèves. « Les enseignants de Marefat ont encouragé les filles à avoir des rêves, à aimer apprendre et à croire en leurs compétences. »
Pour Maryam, dont les parents n’ont jamais étudié au-delà de l’école primaire, l’école offrait des possibilités que ses parents n’avaient jamais connues.
Après avoir réussi les examens d’entrée à l’université nationale afghane, elle a obtenu une bourse en 2017 pour étudier à l’Université de Kaboul, en prévision de l’obtention d’un baccalauréat en éducation.
Pourtant, même si elle entreprenait ses études, Maryam est restée étroitement liée à Marefat en assumant un rôle de directrice adjointe au département de musique de l’école. « Je passais la moitié de la journée à l’université et l’autre moitié à Marefat, où je travaillais avec les étudiants. J’étais tellement occupée à cette époque. »
Maryam a également continué à se produire avec le groupe musical Sound of Afghanistan, le groupe de musique composée de filles qu’elle avait dirigé au secondaire.
« Nous chantions à propos de l’éducation, des droits de la personne et des droits des femmes. Nos chansons portaient des messages destinés aux gens habitant en Afghanistan et même au-delà. »
La rétroaction, se souvient Maryam, était émouvante. « Nous avons reçu tellement de bons commentaires et tellement de marques d’appréciation, de nos parents, de nos proches et de gens que nous ne connaissions même pas. J’ai entendu dire que des filles chantaient même nos chansons dans d’autres écoles. »
L’été où tout a changé pour toujours
À l’approche de la remise de son diplôme à l’été 2021, les pensées de Maryam se sont tournées vers l’avenir. Peut-être un emploi à temps plein à Marefat. Peut-être de nouvelles façons de promouvoir les droits des femmes grâce à la musique.
Même si les talibans gagnaient du terrain en Afghanistan, peu de gens croyaient que Kaboul tomberait. L’Afghanistan que Maryam avait connu toute sa vie — où les filles pouvaient étudier, rêver grand et s’exprimer — semblait inébranlable.
« Puis en une journée, comme le dit Maryam, tout a changé pour toujours. »
La journée du 15 août 2021 avait commencé comme n’importe quel autre jour pour Maryam. Elle travaillait dans le studio de télévision du sous-sol de Marefat lorsqu’un collègue a soudainement lancé la nouvelle : les talibans étaient entrés à Kaboul. « Ç’a été un choc, se souvient-elle. Les gens ont perdu tous leurs espoirs en seulement un instant. »
Le retour à la maison, qui prenait normalement 20 minutes, s’est fait dans le chaos. « Tous les gens, dans les rues, couraient, criaient et paniquaient ».
De retour à la maison, les portes verrouillées et les fenêtres fermées, Maryam a immédiatement réalisé qu’elle ne pouvait pas rester en Afghanistan et demeurer en sécurité, surtout pas en tant que femme qui s’était exprimée en faveur de ses droits par la musique.
Maryam a commencé à communiquer avec toute personne qui, selon elle, pouvait l’aider.
« J’ai envoyé un courriel à toutes les ambassades en Afghanistan… toutes. J’ai envoyé des courriels pour obtenir des visas, juste pour quitter. Quitter notre pays. Mais je n’ai pas reçu de réponse. »
Puis, quelques jours plus tard, elle a reçu un appel du directeur de Marefat.
« Il m’a appelé pour me demander de recueillir toutes les pièces d’identité, les adresses de courriel, les numéros de téléphone, tout renseignement concernant l’ensemble des filles de Sound of Afghanistan, et de lui renvoyer toute cette information. » Son fils, qui habitait aux États-Unis, faisait partie d’un réseau informel se chargeant de l’évacuation des élèves de Marefat, un groupe qui allait devenir la Thirty Birds Foundation.

Maryam rejoint les membres du Sound of Afghanistan à l’école secondaire Marefat pendant les célébrations de la Journée internationale de la paix. © Maryam Masoomi
Des visas canadiens ont été obtenus pour les filles et leurs familles, mais le vol d’évacuation devait partir de Mazar-i-Sharif, une ville située à dix heures de route de Kaboul accessible par un chemin jalonné de points de contrôle talibans.
À seulement 24 ans, Maryam devait organiser la fuite de plus de 200 personnes.
« Je restais debout toute la nuit pour transmettre des messages aux familles, aux gens habitant aux États-Unis. J’étais éveillée toute la journée et toute la nuit. C’était tellement stressant. »
Les familles se sont déplacées en groupes, mais à intervalle décalé, pour éviter d’attirer les soupçons des talibans. Maryam a coordonné les mises à jour entre eux, surveillant les points de contrôle et partageant des itinéraires sécuritaires.
Lorsque le tour de Maryam est venu, elle a voyagé avec sa mère et ses frères et sœurs. Sa visibilité en tant que membre du Sound of Afghanistan faisait d’elle une cible.
À un des points de contrôle, les talibans les ont arrêtés.
« Je ne faisais que pleurer. Je pensais qu’ils allaient nous fusiller. » Finalement, après ce qui semblait avoir été une attente sans fin, les talibans ont permis à Maryam et à sa famille de passer.
Une fois en sécurité à Mazar-i-Sharif, ils ont attendu et attendu le vol. Puis, près de deux semaines plus tard, est arrivée la nouvelle accablante : les talibans ne permettaient pas le départ. Leur seule option à ce moment-là était de faire le long voyage pour retourner à Kaboul, puis de progresser vers Torkham, à la frontière avec le Pakistan.
Maryam était abasourdie. « Comment communiquer ce message à toutes ces familles qui sont venues jusqu’ici et qui attendaient? J’ai reçu tellement d’appels de familles qui me demandaient « Où allons-nous? À quel moment le vol quitte-t-il? Quelle est la situation? »
Pour Maryam, les trajets aller-retour devenaient de plus en plus épuisants – émotionnellement et physiquement. « Sur le chemin du retour, je suis tombée malade. Lorsque nous nous sommes arrêtés à Kaboul, j’ai dû me rendre à l’hôpital et subir une perfusion intraveineuse. Alors que la perfusion n’était même pas faite à moitié, j’ai dû demander au personnel de prendre l’équipement pour que nous puissions continuer notre parcours vers Torkham. »
Après des semaines de revers et de difficultés, ils ont finalement atteint Torkham, le dernier arrêt avant de traverser au Pakistan et de quitter l’Afghanistan.
Maryam et les membres de sa famille ont été parmi les premières personnes à franchir la frontière, car ils étaient partis tôt le matin. Ils sont passés par plusieurs portes contrôlées par les talibans, disant aux gardes que la mère était malade et avait besoin de traitements. Au dernier point de contrôle, les gardes pakistanais – au courant de leur situation et des visas canadiens – leur ont fait signe de passer. Après des semaines passées à se cacher et à fuir le danger, ils étaient enfin en sécurité.
Ce fut un mélange de soulagement et de chagrin pour Maryam et les filles du Sound of Afghanistan. « Vous êtes libérés des talibans, mais en même temps, c’est très triste, parce que vous venez de quitter votre pays ».
Une fois que les filles sont entrées au Pakistan, la Thirty Birds Foundation a pris le relais : elle a organisé des parcours en autobus vers Islamabad, fourni de la nourriture et un l’hébergement dans une auberge, et a guidé les membres de la famille au cours d’un mois mouvementé de préparation de paperasse : données biométriques, examens médicaux, tests de dépistage de la COVID et toutes les autres étapes nécessaires pour venir au Canada.
Puis, un après-midi à Islamabad, Maryam a reçu la nouvelle. « Nous allions être réinstallés dans une ville appelée Saskatoon. Je ne pouvais même pas prononcer le nom. J’ai dû effectuer une recherche dans Google – et lorsque j’ai vu les photos, c’était là : une belle ville verte, avec une belle rivière qui la traverse. »
Un nouveau chapitre qui s’ouvre dans une ville appelée Saskatoon
Le 15 octobre 2021 – exactement deux mois après l’entrée des talibans à Kaboul, Maryam est arrivée à Saskatoon avec de nombreuses personnes qu’elle avait aidées à faire évacuer. À l’aéroport, ils ont été accueillis par des membres du personnel de la Saskatoon Open Door Society (SODS), un organisme sans but lucratif qui soutient les nouveaux arrivants dans la ville depuis les années 1980.
« Ils portaient ces t-shirts SODS et avaient des oursons, des jouets et des cartes pour nous. Ils nous ont posé des questions, nous ont apporté de la nourriture, nous ont conduits dans un hôtel – ils nous aidaient beaucoup. »
Et le soutien ne s’est pas arrêté là. Dans toutes les parties de Saskatoon, la SODS avait mobilisé des dons d’ustensiles de cuisine, de meubles et d’autres produits essentiels pour aider les familles à s’installer. « Les gens de Saskatoon étaient tellement gentils avec nous », se souvient Maryam.

Maryam à un kiosque de la Saskatoon Open Door Society, accompagnée des membres du Sound of Afghanistan. © Maryam Masoomi
Dès les premières semaines passées dans la ville, Maryam a su qu’elle souhaitait travailler à la SODS.
« J’ai été inspirée par le personnel, et je me suis dit : « Je dois trouver un moyen de redonner à la communauté ».
Mais commencer à redonner n’a pas été facile. Maryam a occupé son premier emploi dans un Tim Hortons, où elle a dû rapidement apprendre un menu bien plus complexe que le thé vert et noir auquel elle était habituée en Afghanistan.
« Il y avait tellement de smoothies et de cafés, se souvient-elle. Aussi, j’étais très gênée de parler aux clients. »
Une fois qu’elle a eu le temps de trouver sa place, un conseiller en emploi de SODS a aidé Maryam à rédiger un curriculum vitæ et l’a mise en contact avec CFCR, la station de radio communautaire de Saskatoon. Elle a proposé une idée d’émission – et peu de temps après, tous les samedis matins, elle jouait de la musique afghane sur les ondes canadiennes. « Je me sentais tellement bien en partageant la musique de ma culture à la radio canadienne. »
Cette possibilité lui a ouvert de nouvelles portes. Maryam a été embauchée à temps partiel par la SRC en qualité de productrice associée et a obtenu un emploi d’animatrice auprès des jeunes à la SODS. Après un an passé à créer un équilibre entre ses deux fonctions, elle a choisi de quitter la SRC pour travailler à temps plein à la SODS – une décision motivée par ce qu’elle considère comme la plus grande force de l’organisme : bon nombre de ses employés, y compris elle-même, savent de première main ce que signifie recommencer sa vie dans un nouveau pays, et peuvent établir des liens avec les jeunes nouveaux arrivants et les soutenir comme peu d’autres personnes peuvent le faire.
En tant qu’animatrice auprès des jeunes, aucune semaine n’est pareille : une peut nécessiter que Maryam organise un atelier de narration, enseigne aux élèves comment écrire, filmer et modifier leur propre série de vidéos; une autre peut la conduire dans les écoles de Saskatoon pour aider les nouveaux arrivants à mieux communiquer avec leurs camarades de classe.
Pour Maryam, l’élément le plus gratifiant est de voir les mêmes visages revenir aux programmes de la SODS, encore et encore. « Ça fait tellement de bien de les voir grandir, participer encore, revenir encore et s’amuser grâce à tous nos programmes. Je connais les enfants qui étaient présents lors de ma première année, et ils reviennent. Ça fait tellement de bien. »
Lorsqu’elle regarde devant, Maryam rêve d’un avenir dans la fonction publique, peut-être même se présenter aux élections au Canada. Elle a déjà une plateforme à présenter : « Les droits des femmes, et bien sûr, les droits de l’homme », enracinée dans les pensées qu’elle a à l’égard des millions de femmes et de filles qui vivent encore sous le régime taliban en Afghanistan – des amies qui « essaient énormément de ne pas perdre espoir ». Leur résilience, dit-elle, est sa motivation à continuer, un rappel des raisons pour lesquelles elle doit tirer parti de sa propre liberté pour s’exprimer.
Les membres du groupe Sound of Afghanistan célèbrent ensemble leur première prestation au Canada au cours des festivités de la fête du Canada, en 2022. © Maryam Masoomi
En ce qui concerne Sound of Afghanistan, le soutien de la SODS a aidé les membres à rester en contact étroit. Ensemble, les filles ont écrit et enregistré de nouvelles chansons à Saskatoon et, en 2022 – moins d’un an après leur évasion de l’Afghanistan, elles ont pu monter sur scène pendant les festivités de la fête du Canada célébrées dans la ville.
Lorsqu’elle pense à cette prestation, toutes les émotions vécues ce jour-là envahissent de nouveau Maryam.
« Lorsque les talibans ont pris le contrôle de l’Afghanistan, nous pensions que nous ne chanterions plus jamais de notre vie. Mais heureusement, nous avons eu cette occasion de venir au Canada. »

