Dacious Richardson smiles, wearing a pink shirt that reads 'rise above reality expectation'

© Dacious Richardson

Entre une enfance façonnée par la guerre au Libéria et la création d’une des initiatives les plus dynamiques de la jeunesse à Vancouver, le soccer est resté une constante à tous les chapitres de la vie de Dacious Richardson. Pour lui, ce n’est que le début de la libération du potentiel du sport.

Par : Rafay Ahmed à Ottawa, au Canada

Dans certaines parties du Libéria, la naissance d’un enfant est accueillie par un cadeau rituel, aussi humble qu’optimiste : un ballon de soccer.

« Les gens viennent et disent : J’apporte ce cadeau à cet enfant, parce qu’il va devenir la prochaine grande vedette du pays », explique Dacious Richardson. La ballon est remis avant même que l’enfant puisse marcher ou parler : c’est un emblème de la possibilité.

Pour Dacious, cette possibilité a pris forme dans les rues de son quartier, où le soccer est devenu un rythme d’organisation de l’enfance.

« C’est tout ce que nous faisions, jouer au soccer, se souvient-il. Parfois, nous ne voulions même pas nous arrêter et manger. Et le truc, c’est que même si on n’avait pas de vrai ballon, on en confectionnait un, avec une cravate en plastique, du tissu, tout ce qu’on pouvait trouver. Nous voulions seulement jouer. »

Lorsque l’obscurité mettait finalement mis fin à leurs jeux, les enfants demeuraient dehors, allongés sur des paillassons étendus sur le sol, sous le clair de lune. « Nous nous assoyions ensemble et nous racontions des histoires. C’était une source de joie. Ça nous a aidés à oublier la guerre. »

Mais la capacité d’oublier avait ses limites. Dacious est né pendant le bref intervalle entre les deux guerres civiles du Libéria et son enfance a été marquée par des conflits qui allaient coûter la vie à des centaines de milliers de gens et chasser d’innombrables personnes de chez elles. La violence s’est rapprochée, s’immisçant sans avertissement.

Un après-midi, envoyé par sa mère au marché, il aperçut un visage familier dans la foule : un camarade de classe de première année qui avait déjà été un de ses plus proches amis. Le soulagement a laissé place à la peur. Le garçon tenait une arme à feu dans ses mains.

« J’ai simplement gelé, se souvient Dacious. Il avait été recruté comme enfant-soldat. Lorsqu’il m’a appelé par mon nom, j’ai couru. J’étais terrifié par la possibilité qu’il essaie aussi de me recruter. »

Dans un autre incident, il marchait avec sa grand-mère vers l’ambassade américaine, un paquet de vêtements en équilibre sur la tête. Puis, sans prévenir, une bombe a explosé à dix pieds de lui. Heureusement, ils ont survécu, mais beaucoup de gens ont été gravement blessés.

La violence était implacable, apportant chaque jour de nouvelles horreurs qui lui ont fait vivre des traumatismes en silence pendant des années. Ce n’est que des années plus tard, dans un nouveau pays, qu’il a trouvé l’espace pour guérir, c.-à-d. le sport qui l’accompagnait depuis ses premiers souvenirs.

Le pouvoir de guérison du sport

En 2011, Dacious, âgé de 13 ans, et ses deux sœurs aînées sont venus au Canada et se sont installés à Vancouver en tant que réfugiés.

« C’était un moment très doux-amer, se souvient-il. Parce que je quittais tout ce que je connaissais – ma mère, ma grand-mère, mes amis, mes frères et sœurs, ma communauté. Mais, en même temps, je voulais aller à l’école. Je souhaitais avoir une éducation. Je voulais mener une vie meilleure. Et c’est ce que le Canada m’a donné. »

Dacious est entré en huitième année à mi-chemin dans l’année. C’était un gamin timide qui apprenait encore à se débrouiller dans un monde étranger. Il comprenait l’anglais, mais craignait d’être embarrassé, hésitant à laisser son mauvais anglais le trahir. Sur le terrain, cependant, la langue n’avait pas d’importance.

« Je me rappelle la première fois où j’ai eu un cours d’éducation physique à l’école, raconte-t-il. On va sur le grand terrain, on joue au soccer, et je déjoue sans cesse tous les joueurs. Le coach m’a dit

« Tu es tellement rapide, tellement bon au soccer! Quel âge as-tu? » Et j’ai dit : « Oh, je viens juste d’arriver ici. »

Même si les autres ne pouvaient jamais réellement imaginer ce que Dacious avait enduré au Libéria, le soccer est devenu son accès à l’amitié et un moyen de le mettre en contact avec des adultes qui souhaitaient le voir s’épanouir. « Ils [les enseignants et les entraîneurs] me traitaient comme leur enfant. Ils étaient là pour moi. Ils souhaitaient me voir réussir. »

À ses débuts au secondaire, il s’est lancé dans d’autres sports – l’athlétisme, les arts martiaux, la lutte, pour n’en nommer que quelques-uns. Chaque sport élargissait son monde et renforçait son sentiment d’appartenance. « Le sport m’a beaucoup aidé à guérir. Je me suis senti libéré de tous les traumatismes et de la douleur. »

Les cauchemars récurrents de la guerre qui l’avaient autrefois hanté ont commencé à s’estomper, et lorsqu’il a finalement commencé à partager son histoire avec d’autres personnes, le poids qu’il avait porté pendant des années s’est allégé.

« Quelque chose venait de quitter mon corps, se souvient-il. Je me suis senti comme si je redevenais une nouvelle personne. »

Une fois libéré de ses traumatismes, Dacious s’est mis à saisir toutes les occasions qui se présentaient à lui – conseil des étudiants, club d’étude de la Bible, Grands Frères Grandes Sœurs, forums de jeunes du Conseil canadien pour les réfugiés, bénévolat lors d’événements communautaires, qui s’ajoutaient aux nombreux sports qu’il pratiquait. Dacious arrivait même tôt à l’école pour ramasser les ordures autour du terrain. « Personne ne m’a dit de le faire. Je souhaitais simplement le faire. Pourquoi?

Parce que mon école était ma communauté, et je souhaitais qu’elle soit belle et décente. »

En réfléchissant à ses années de secondaire, Dacious dit simplement : « Je faisais tout cela, parce que je voulais me sentir à ma place. Et j’ai pu le faire, grâce à la communauté que j’ai trouvée. »

Créer un changement pour la prochaine génération

Lorsqu’arriva le jour de la remise de son diplôme d’études secondaires, Dacious savait qu’il voulait transformer le sentiment d’appartenance qu’il avait trouvé grâce au sport en quelque chose de plus grand pour les autres. Pendant une réunion d’un organisme communautaire sans but lucratif, il a soulevé la question qu’il avait à l’esprit : Quel genre d’impact puis-je avoir?

Ses pensées sont retournées au centre récréatif local, où lui et tant d’autres jeunes réfugiés jouaient au soccer dans sa communauté. Pour la plupart des gens, les sports et les tournois organisés étaient hors de portée; ils étaient trop coûteux, pratiqués trop loin ou tout simplement non offerts. Déterminé à changer cela, Dacious a présenté une demande de subvention de 500 dollars pour payer les frais de base et a commencé à passer le mot, parlant d’un tournoi de soccer communautaire gratuit pour les réfugiés.

Dacious Richardson with his arm around a player to his left.

Dacious Richardson, à droite, avec un joueur. Grâce au soccer, Dacious a aidé les jeunes à trouver la joie et l’appartenance. © Dacious Richardson

Des jeunes arrivaient de tous les quartiers de Vancouver. « Lorsque nous avons tenu notre tournoi, cela a apporté tellement de joie et de passion, se souvient-il. Le tournoi a créé un sentiment d’appartenance chez les jeunes. » Inspiré par cette réponse, Dacious a transformé le tournoi en événement annuel.

Au fil des ans, les tournois se sont élargis pour inclure des spectacles culturels mettant en vedette de la musique et des danses provenant de toutes les régions du monde et des conférenciers invités, comme la légende canadienne du soccer Geri Donnelly, et des partenariats avec les Whitecaps de Vancouver, qui ont donné des billets pour que les jeunes puissent assister à des matchs professionnels – une première pour presque tous les jeunes.

Finalement, Dacious a décidé d’effectuer son travail au-delà du terrain et de fonder son propre organisme sans but lucratif : Rise Above Reality Expectation. L’organisme habilite les jeunes marginalisés, dont bon nombre sont des réfugiés et des nouveaux arrivants, grâce à un soutien pratique et personnel. Cela peut signifier des conseils en matière de recherche d’emploi, une aide pour traiter les traumatismes ou simplement de la mise à disposition d’un espace pour établir des liens avec les autres. Rise Above Reality Expectation exécute maintenant des programmes dans les écoles secondaires de Vancouver et prévoit élargir ses activités dans les écoles primaires cette année.

Dacious se reconnaît beaucoup dans les jeunes avec lesquels il travaille. « Je me sens vraiment béni, je me sens heureux, je me sens joyeux. Faire le travail me vient tout naturellement. J’ai toujours voulu créer quelque chose qui aiderait les jeunes réfugiés et les immigrants comme moi. »

Sa vision à long terme est d’appliquer le programme Rise Above Reality Expectation non seulement au-delà.

de Vancouver, mais au-delà du Canada. « Je veux en faire bénéficier d’autres pays, le principal étant, bien sûr, mon pays, le Libéria. Il y a beaucoup de jeunes qui ont subi les affres de la guerre, comme moi. Aujourd’hui, ils ont encore besoin d’aide pour guérir. »

De retour au Canada, Dacious se tourne vers la Coupe du Monde de la FIFA 2026, dont une partie des matchs se déroulera à Vancouver. Pour lui, le tournoi est une chance, pour les jeunes de sa communauté, de voir ce qui est possible.

« Je crois que de tenir la Coupe du monde ici sera un moment très puissant. Cela rappelle que les rêves des jeunes sont valables, car ils peuvent voir sur la scène mondiale des joueurs qui leur ressemblent. »

Un de ces joueurs est son ami Alfonso Davies. Le parcours de la vedette canadienne d’un camp de réfugiés libérien au statut de célébrité internationale reflète le message même que Dacious partage maintenant avec les jeunes qu’il encadre : peu importe où vous commencez, le sport peut vous mener plus loin que vous ne l’auriez jamais imaginé.

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