En 1947, Samuel Herbst et Samuel Posluns, deux membres du comité canadien du «Garment Workers Scheme», chargés de faire venir des tailleurs de camps de personnes déplacées en Europe après la Seconde Guerre mondiale, s’adressent à un tailleur non identifié. © Tailor Project, 1947. Archives juives de l’Ontario, Centre du patrimoine familial de Blankenstein, fonds 70, dossier 5.

Sept décennies plus tard, l’héritage du projet Tailor se perpétue pour offrir un avenir meilleur aux réfugiés

Par Fiona Irvine-Goulet

Comme les coutures du tissu de l’histoire, le Montréalais de quelque 90 ans, Irving Leibgott, originaire de Pologne, et Mohamad* (43 ans), un réfugié syrien qui vit à proximité de Toronto, sont inexorablement liés.

En 1948, M. Leibgott, un survivant d’Auschwitz, faisait partie des millions de personnes déplacées, des réfugiés incapables de revenir chez eux après la Deuxième Guerre mondiale.

Alors âgé de 24 ans, le tailleur juif est arrivé au Canada en vertu de la « stratégie sur les travailleurs du textile », une initiative pour l’emploi novateur du gouvernement fédéral et du Congrès juif canadien visant à faire entrer 2 500 tailleurs déplacés et leur famille au pays pour combler les postes vacants.

On garantissant aux tailleurs un emploi pendant un an avec un salaire et des droits équivalents à ceux des autres employés des usines de textile canadiennes. Des familles déplacées, qui avaient toutes surmonté des difficultés inimaginables, ont pu recommencer leur vie et devenir de fiers citoyens canadiens.

Leibgott se souvient du moment où il a débarqué du bateau à Montréal « Je n’avais rien, pas un sou ».

Soixante-dix ans plus tard, Mohamad représente un nouveau chapitre qui honore l’héritage de la stratégie sur les travailleurs du textile, maintenant appelée projet Tailor (tailleur en français).

Originaire d’Afrin, dans le nord de la Syrie, Mohamad est venu au Canada avec sa femme et sa jeune fille en 2018, grâce au programme de parrainage.

Chez lui, Mohamad gérait sa propre petite entreprise de vêtements qui produisait des vêtements et des jeans pour enfant. Membre de la minorité ethnique kurde, dès le début du conflit syrien en 2011, Mohamad a reçu quatre balles et après un long rétablissement, il a fui en Turquie avec sa famille.

Faisant face à une oppression encore plus grande dans ce pays, il avait presque perdu espoir jusqu’à ce qu’il apprenne que la famille pourrait se réinstaller au Canada.  « J’ai de la difficulté à exprimer les sentiments que j’ai ressentis lorsque j’ai appris la nouvelle », affirme Mohamad par l’entremise d’un traducteur.

Comme en 1948, les avantages sont énormes : les réfugiés deviennent des membres productifs de la société qui enrichissent notre pays économiquement, culturellement et socialement.

Mohamad travaille maintenant pour le projet Tailor, où il utilise ses compétences en design et en couture pour fabriquer des chemises en édition limitée, conçues pour sensibiliser aux valeurs de l’immigration.

Initiative d’Impakt Labs, un organisme sans but lucratif qui propose des solutions novatrices aux problèmes sociaux, le projet Tailor a commencé en tant qu’initiative de recherche en 2017. Larry Enkin, le fils de Max Enkin, qui était le président du comité gouvernemental de la stratégie sur les travailleurs du textile, mandaté de trouver des tailleurs dans les camps de déplacés en Europe, souhaitait faire connaître ce pan peu connu de l’histoire canadienne. Il a rencontré son ami, Paul Klein, fondateur et PDG d’Impakt, et ils ont créé le projet.

Jusqu’à maintenant, Impakt a passé en entrevue près de 100 anciens tailleurs et leur famille pour consigner leur histoire de perte, de survie et de résilience.

Cela a mené l’entreprise à repenser l’initiative économique de 1948, avec la croyance qu’un modèle semblable pourrait aider les réfugiés d’aujourd’hui qui vivent des situations similaires à bien s’intégrer, tout cela en utilisant l’emploi comme fondement.

Sam Bennett, gestionnaire des programmes sociaux chez Impakt, a étudié le profil d’emploi des réfugiés, et il a relevé les principaux secteurs d’emploi pour les nouveaux arrivants.

« J’ai été surpris de constater que les métiers de la confection, pris dans leur ensemble, formaient un groupe important sur la liste », indique M. Bennett.

Réalisant que l’industrie textile canadienne avait beaucoup reculé depuis 1948, l’évaluation de l’équipe d’Impakt a relevé un marché de niche dans le domaine des vêtements haut de gamme. La réinvention était maintenant complétée : produire un nombre limité de chemises sur mesure de qualité en employant des réfugiés comme Mohamad comptant des décennies d’expérience dans le domaine, et affichant une volonté de réussir.

Comme en 1948, les avantages sont énormes : les réfugiés deviennent des membres productifs de la société qui enrichissent notre pays économiquement, culturellement et socialement.

Le Premier ministre Justin Trudeau accepte un t-shirt personnalisé de Mohamad, associé du projet Tailor, le 1er mai 2019 lors d’un événement organisé à l’occasion du jour du souvenir de l’Holocauste à Toronto.

Le 1er mai 2019, Jour commémoratif de l’Holocauste, Mohamad a présenté la première chemise sur mesure du projet Tailor au premier ministre Justin Trudeau lors d’un service spécial honorant les tailleurs juifs au Holy Blossom Temple de Toronto.

Impakt, avec ses partenaires, dont Jumpstart Refugee Talent, une agence qui travaille avec les nouveaux arrivants pour les diriger vers des formations et des emplois utiles, s’engage à trouver de nouveaux moyens pour encourager davantage d’entreprises à embaucher des réfugiés.

« Notre vision à plus long terme est qu’un jour, nous aurons un atelier de couture réinventé, où nous pourrons offrir des services de garde et des cours d’anglais langue seconde axée sur les métiers, des services de soutien mental et autres », affirme M. Bennett.

Leur objectif ultime est de faire de Mohamad et des autres employés des actionnaires de l’entreprise. « Avant, je n’avais pas d’avenir. Maintenant, les possibilités sont infinies », indique Mohamad.

*Le nom de famille de Mohamad n’est pas indiqué pour protéger sa famille.

LISEZ L’ÉDITION EN LIGNE DU MAGAZINE DU HCR

Pin It on Pinterest

X