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Un médecin légiste grec identifie les proches portés disparus pour des familles endeuillées

Pavlos Pavlidis, professeur de médecine légale à l'université Democrite de Thrace. © HCR/Socrates Baltagiannis

Pavlos Pavlidis, professeur de médecine légale à l’université Democrite de Thrace.
© HCR/Socrates Baltagiannis

Pavlos Pavlidis vit de la mort. Depuis 20 ans, ce professeur de médecine légale examine les cadavres humains repêchés dans l’Évros, le fleuve qui marque la frontière entre la Grèce et la Turquie.

« Aujourd’hui, on m’a apporté un corps trouvé dans le fleuve. Probablement celui d’un réfugié », explique-t-il à des visiteurs du HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, lors d’une rencontre dans son bureau à l’université Democrite de Thrace, à Alexandroupolis, dans le nord-est du pays. « L’examen du corps et des vêtements nous fournira des informations. »

Pavlos ajoute qu’il s’agit du douzième corps que la police lui apporte cette année, « et il y en aura d’autres », ajoute-t-il. Son bureau contient les dossiers de 359 autres personnes examinées entre 2000 et 2017, toutes récupérées sur la rive grecque du fleuve. Ces chiffres témoignent des risques énormes que les gens sont disposés à courir.

Passionné par son métier, Pavlos estime qu’il est de son devoir de tenter d’aider les familles des morts à faire leur deuil en identifiant leurs proches portés disparus ; ces dernières années, la plupart sont des réfugiés fuyant les conflits de pays tels que la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan.

« Je veux pouvoir apporter une réponse aux familles. »

« J’essaie de trouver le chaînon manquant entre les dépouilles et tout membre de la famille en vie. Ça me tient profondément à cœur et je veux pouvoir apporter une réponse aux familles qui attendent le coup de fil d’un fils ou d’une fille [portés disparus] », souligne-t-il.

La tâche n’est pas simple : les corps se décomposent plus vite dans l’eau douce que dans l’eau de mer, les papiers d’identité se désintègrent, les téléphones portables sont inutilisables et les corps gonflent, ce qui rend leur identification difficile.

L’ADN récupéré pendant l’autopsie est transmis à la police et tous les effets personnels, tels que les bagues, clés, bijoux, vêtements, chaussures, montres et portefeuilles, deviennent autant d’indices qui sont photographiés, comme le sont les tatouages et autres signes distinctifs.

À la fin de l’année dernière, les recherches de Pavlos avaient déjà permis d’identifier 103 corps. Certaines familles viennent chercher les corps, d’autres les font enterrer en Grèce, là où leur voyage vers l’espoir a trouvé une fin tragique.

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L’Évros, près de la ville d’Orestiada. © HCR/Socrates Baltagiannis

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Des effets personnels retrouvés sur des cadavres non identifiés. © HCR/Socrates Baltagiannis

La noyade est la principale cause de décès, mais d’autres meurent d’hypothermie du fait des rigueurs de l’hiver, ou encore de maladie. Un petit nombre d’entre eux sont morts en traversant des voies ferrées ou en posant le pied sur des mines antipersonnel au bord du fleuve, avant que celles-ci ne soient éliminées.

Le professeur conserve jusqu’à une douzaine de cadavres pendant une période de 3 à 7 mois dans une morgue, dans un conteneur réfrigéré offert par le Comité international de la Croix-Rouge, le temps d’essayer de les identifier. Pavlos observe et donne des instructions à son assistant qui découpe les vêtements du corps apporté le matin même.

Sur un doigt, une bague fournit un indice sur le pays d’origine de cet homme, mais, selon Pavlos, il a dû passer 3 semaines dans l’eau. « Ça rend l’identification très difficile. »

Alors qu’il nous parle à Alexandropoulis, dans le nord de la province d’Évros, un couple irakien traumatisé pleure la disparition de son neveu, Ahmed Fadhil, tombé dans l’eau froide du fleuve en avril dernier, quand le bateau gonflable à bord duquel ils essayaient de passer, de nuit, depuis la Turquie a chaviré. C’est précisément le type de personnes que Pavlos essaye d’aider.

« Il y a des corps au fond du fleuve. »

« Ahmed a disparu le jour de son quatrième anniversaire, le 4 avril », a expliqué sa tante Jihan, effondrée, au HCR dans le centre officiel d’enregistrement et d’identification de Fylakio où les nouveaux arrivants sont inscrits et obtiennent des informations sur leurs droits. Après le décès de la mère d’Ahmed dans un accident de la route, Jihan avait décidé de consacrer sa vie à élever le cadet de son jeune frère. Son mari Dilshad craint pour sa vie et souffre de problèmes psychologiques qui nécessitent une prise en charge.

La disparition d’Ahmed a porté un coup terrible à ce couple qui ne peut pas avoir d’enfants. Ils ont passé toute la journée aux abords du fleuve à chercher le petit. « Je n’ai plus aucun espoir qu’Ahmed soit encore en vie », explique Jihan, bouleversée, qui ajoute que son frère l’appelle tous les jours pour savoir s’il y a des nouvelles. Il ne lui reste que quelques photos d’un petit garçon heureux qu’elle a conservées dans un sachet en plastique.

« Si quelqu’un sait quoi que ce soit pour Ahmed, dites-nous s’il est vivant ou s’il est mort », supplie Dilshad. Le corps d’Ahmed a été retrouvé sur la berge turque à la fin du mois de mai. Jihan et Dilshad ont pu l’identifier grâce à ses vêtements.

Pavlos a entendu parler du cas d’Ahmed et il estime qu’il continuera à avoir du travail tant que les gens continueront à fuir en traversant l’Évros. « Il y a des corps au fond du fleuve », souligne-t-il. Parallèlement, le HCR poursuit sa mission d’avertissement contre les dangers que présentent ces traversées et son plaidoyer en faveur de la mise en place de voies sûres.

Cet article a été publié à unhcr.org